Archives pour la catégorie REFUTATION DE L’ANTISEMITISME DE MAKHNO

Makhno ne fut pas antisémite,, contrairement à ce que prétend la légende noire forgée par Trotski puis Staline. Les faits parlent d’eux même.

Des prisons tsaristes à celles des bolchevistes… Le destin d’une militante anarchiste russe : Olga Taratuta

Hommage à une victime, parmi des millions, de la répression stalinienne

Article collectivisé de la feuille charbinoise

Le 8 février 1938, Olga Taratuta est condamnée à mort par un tribunal d’exception, pour activités anarchistes et anti-soviétiques. Elle est exécutée le même jour par la Tchéka. Elle a été arrêtée quelques mois plus tôt à Moscou, le 27 novembre 1937. La justice stalinienne est expéditive. Comme l’annonce clairement la Pravda à la même époque : «L’épuration des trotskystes et anarchistes catalans sera conduite avec la même énergie que celle avec laquelle elle a été conduite en URSS». En réalité, en URSS, les objectifs sont déjà atteints : ce sont les derniers procès de militants anarchistes. La destruction du mouvement s’achève ; le « péril » noir est éliminé. En Espagne, la police politique communiste s’active… Les Républicains espagnols qui commettent l’erreur de chercher refuge dans la « patrie du prolétariat » rejoignent, en 1939, dans des camps de prisonniers, les derniers anarchistes russes qui n’ont pas été fusillés.

Pourquoi choisir Olga Taratuta, figure méconnue de la résistance soviétique alors que des milliers de libertaires ont connu le même sort qu’elle ? Les raisons d’un choix sont difficiles à expliquer. Sans doute à cause du côté tragique de son destin et de la force de son engagement ; probablement aussi parce qu’elle est l’une des fondatrices de la « croix noire anarchiste », organisation de secours aux prisonniers politiques. Je vous conterai prochainement d’autres destinées tragiques comme celle de Zenzi Mühsam, femme de l’anarchiste allemand Erich Mühsam. L’un est mort à Orianenburg, camp de concentration nazi ; l’autre a passé une bonne partie de sa vie au Goulag, après avoir cherché refuge en URSS. Elle n’y est pas morte, mais son sort ne fut guère enviable. Nombreux sont les anarchistes, en Bulgarie par exemple, qui ont goûté aux geôles fascistes, staliniennes et, pour faire bonne mesure, royalistes ou républicaines. Pour l’heure, revenons à la biographie d’Olga Taratuta.

Olga Taratuta, de son vrai nom Elka Ruvinskaia, est née dans le village de  Novodmitrovka, non loin de Kherson, en Ukraine, le 21 juillet 1876 (il y a un doute sur l’année qui varie d’une source à l’autre). Sa famille était d’origine juive et son père tenait une petite boutique. A l’issue de ses études, elle est devenue professeur. Ses ennuis avec les autorités tsaristes ont commencé très tôt. Elle est arrêtée une première fois en 1895 ; la police secrète de l’Empereur n’apprécie guère les opinions politiques qu’elle exprime dans le cadre de son travail. Deux ans plus tard, elle rejoint un groupe d’agitation social-démocrate fondé par les frères Grossman, à Elisavetgrad. Au tournant du siècle, elle devient membre du bureau du parti social démocrate d’Elisavetgrad et adhère à l’Union des Travailleurs de Russie du Sud. En 1901, elle doit s’enfuir à l’étranger et se réfugie en Suisse. Elle rencontre Lénine et collabore régulièrement au journal Iskra. Le climat helvète influence ses idées (comme celles de son concitoyen Kropotkine) et elle devient anarchiste-communiste. La vie trop tranquille de l’émigration ne convient guère à son caractère dynamique. En 1904, elle revient en Russie, à Odessa, et se joint à un groupe de militants nommé « Sans compromis ». Elle est à nouveau arrêtée par la police en avril 1904, pour propagande révolutionnaire, mais libérée à l’automne, faute d’éléments à charge vraiment convaincants dans son dossier. Elle reprend aussitôt son activité militante au sein du groupe anarchiste-communiste d’Odessa. Elle devient l’une des célébrités du mouvement en Russie. Elle est connue sous le pseudonyme de « Babushka » (grand-mère), ce qui est assez amusant quand on sait qu’elle a une trentaine d’années seulement. Ce surnom affectueux va lui rester tout au long de sa vie et sera un peu plus adapté à l’époque où elle fera partie des dernières anarchistes survivantes dans le pays !

 A partir d’octobre 1905, à la suite d’une nouvelle arrestation suivie d’un emprisonnement de courte durée et d’une évasion spectaculaire, son action se radicalise. Elle est signalée comme membre d’un groupe anarchiste fondé à Byalistok en 1903, Chernoe Znamia, qui est connu pour se livrer à de nombreuses actions terroristes. L’objectif de la stratégie mise en œuvre est de déstabiliser le pouvoir tsariste en s’attaquant aux diverses institutions qui le représentent. La violence des anarchistes russes peut surprendre, mais elle s’explique facilement lorsque l’on sait à quelle violence eux-mêmes sont soumis de la part des autorités : tortures, jugements expéditifs, déportation, pendaison, sont le lot commun de beaucoup de militants révolutionnaires à cette période de l’histoire. Parmi tous les attentats commis par le groupe Chernoe Znamia, le plus célèbre est celui du café Libman en décembre 1905 à Odessa – attentat à la préparation duquel Olga participe activement. Le mouvement anarchiste connait alors l’une de ses phases de développement spectaculaire en Russie. L’historien Paul Avrich dénombre alors plus de cinq mille militants actifs dans les grandes villes et un grand nombre de sympathisants. Les groupes de militants se livrent à une intense propagande sur les lieux de travail et Olga Taratuta paie largement de sa personne. En mars 1907, pour éviter une nouvelle arrestation, elle se réfugie à nouveau en Suisse, mais l’exil et l’abandon du terrain de combat social ne sont définitivement pas compatibles avec son tempérament. Elle revient à Odessa après avoir fait étape à Ekaterinoslav et à Kiev. Elle est à nouveau impliquée dans plusieurs attentats contre les généraux de l’Empire, Kaulbars le commandant militaire de la région d’Odessa, puis Tomalchov, le gouverneur de la ville. A la fin du mois de février 1908, ne reculant devant aucune difficulté, elle prépare une évasion massive des anarchistes emprisonnés à la Lukianovka, la forteresse de Kiev. La tentative échoue, le groupe étant infiltré par des indicateurs. La plupart des militants sont arrêtés ; une fois encore Olga réussit à passer à travers les mailles du filet, mais sa chance va tourner. Fin 1909, elle est appréhendée à Ekaterinoslav. Cette fois, son dossier est chargé et elle échappe de peu à la peine capitale largement utilisée contre les révolutionnaires. Elle est condamnée à 21 années d’emprisonnement. Elle va rester à la Lukianovka, la prison dont elle voulait faire sauter les murs pour en libérer les occupants, jusqu’en mars 1917. La répression tsariste met un terme, temporairement, à l’expansion du mouvement libertaire.

 Ces sept années de prison vont lourdement marquer cette femme qui approche la quarantaine d’années. Dès sa libération, suite aux événements révolutionnaires bien connus, elle se retire de la vie politique active et prend ses distances avec le mouvement anarchiste russe. Cette retraite anticipée s’explique en grande partie par la lassitude et le découragement mais aussi par le besoin qu’elle éprouve de retrouver son compagnon Sasha ainsi que leur enfant. Elle ne reste que peu de temps en retrait de la vie politique.  En mai 1918, elle s’implique dans la croix rouge d’Odessa qui aide les prisonniers politiques quelle que soit leur origine politique. Cette fréquentation des lieux de détention provoque en elle un sursaut d’indignation quand elle voit comment sont traités les anarchistes par le nouveau pouvoir politique en place. Très vite, elle éprouve le besoin de reprendre ses anciennes activités militantes, brièvement interrompues. Une nouvelle phase commence dans sa vie qui va l’amener à se confronter aux nouveaux maîtres du pays, les Bolchevistes. Elle quitte l’Ukraine pour Moscou. En juin 1920, elle collabore au journal « Golos Truda », expression anarchiste brièvement tolérée ! Elle adhère également à la confédération syndicale Nabat. Dès le printemps 1918, les militants sont emprisonnés, torturés, exécutés, cependant que le Kremlin explique aux délégations ouvrières qui se rendent à Moscou que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que les anarchistes sont parfaitement libres de s’exprimer…

 A l’automne, en Ukraine, le gouvernement soviétique éprouve de sérieuses difficultés à s’opposer à la contre Révolution menée par les Russes « blancs » du général Wrangel. Un pacte est signé entre le gouvernement moscovite et les troupes de la rébellion anarchiste guidées par Nestor Mahkno. Pour aboutir à cet accord, les tractations sont nombreuses et les discussions serrées. Les Mahknovistes demandent notamment la libération des prisonniers envoyés dans les camps de travaux forcés en Sibérie, qu’ils estiment déjà au nombre de deux cent mille. Il y a là beaucoup de paysans ukrainiens mais aussi un grand nombre de militants anarchistes déportés. Olga Taratuta profite de ce bref printemps dans les relations entre Bolchevistes et Mahknovistes, pour regagner l’Ukraine. A Guliay Polye, elle rencontre le leader du mouvement, Mahkno. L’état-major de cette singulière armée « noire et rouge », lui remet une forte somme avec laquelle elle va financer la création d’une « Croix Noire » anarchiste dont le siège est à Kharkov. Le but de cette organisation est d’aider les détenus politiques du mouvement qui sont de plus en plus nombreux dans les geôles bolcheviques. En novembre 1920 Olga Taratuta est officiellement nommée représentante des Mahknovistes à Kharkov et à Moscou. Lourde responsabilité car ceux-ci ne sont pas en odeur de sainteté dans les allées du pouvoir ! Tout le monde sait que l’alliance conclue entre les frères ennemis, n’a que peu de valeur et sera de courte durée : peu nombreux sont ceux qui sont assez naïfs pour croire à la bonne parole des Bolchevistes, d’autant que, même pendant la période de soi-disant alliance, les arrestations continuent notamment parmi les anarchistes qui militent dans les syndicats et les Soviets.

Emma Goldman prononce l’oraison funèbre à l’enterrement de Kropotkine, 1921

pron Dans son livre « l’épopée d’une anarchiste », Emma Goldman rend un bel hommage  à Olga : «Les camarades de Kharkov, avec la personnalité héroïque d’Olga Taratuta à leur tête, ont tous servi au mieux la Révolution, se sont battus sur tous les fronts, ont enduré la répression des Blancs, de même que la persécution et l’emprisonnement de la part des Bolcheviks. Rien n’a découragé leur ardeur révolutionnaire et leurs convictions anarchistes.»
La trahison des Communistes ne tarde pas effectivement. Une vague de répression sans précédent s’abat sur les Mahknovistes. La Croix Noire est dissoute ; Olga Taratuta est arrêtée. En janvier 1921 elle est transférée à Moscou. Elle fait partie des militants qui sont libérés quelques heures, le temps d’assister aux obsèques de Pierre Kropotkine, avant de retrouver leur cellule.

Le 26 avril 1921, elle est conduite à la prison d’Orel avec d’autres camarades, et, pendant le transfert, elle est rouée de coups par ses gardiens. Le procureur du tribunal qui gère son dossier lui fait savoir qu’elle peut être libérée si elle accepte de renier ses engagements politiques en public. On se doute bien entendu de la réponse qu’elle envoie à ses bourreaux. Sa force morale et son intégrité s’opposent à ce qu’elle signe un tel accord. En juillet 1921, elle fait partie d’un groupe de détenus qui entament une grève de la faim de onze jours, pour protester contre leurs conditions de détention. Elle est victime d’une violente attaque de scorbut et perd pratiquement toute sa dentition. Dans un courrier qu’elle adresse à des amis, elle dit que les deux années de prison qu’elle vient de subir lui ont coûté plus de vie que toutes les années passées en camp de travaux forcés au temps des Tsaristes.

En mars 1922, elle est exilée deux années à Velikii Ustiug, dans le lointain gouvernement de Volodga. Début 1924, elle est libérée (temporairement !) et retourne à Kiev. Elle n’a plus d’activités politiques mais reste en contact avec les quelques militants anarchistes qui ne sont pas encore derrière les barreaux. Revenue à Moscou elle trouve encore l’énergie de s’engager dans la campagne de soutien à Sacco et Vanzetti. A cette occasion, les dirigeants du Parti Communiste montrent de quel cynisme ils sont capables. Après l’exécution de Sacco, le gouvernement invite sa femme à venir séjourner en URSS. Dans le même temps, un grand nombre de ceux qui partagent les opinions des deux martyrs croupissent dans les prisons d’URSS ! A titre de consolation sans doute, Staline baptise « Sacco & Vanzetti » une usine fabriquant des stylos et des crayons dans la banlieue de Moscou, histoire que les petits écoliers soviétiques n’oublient pas ces grands héros de la classe ouvrière. Parallèlement à cette campagne, Olga Taratuta se démène en vue d’organiser une protestation internationale pour la libération des camarades emprisonnés en URSS. On se doute que cette attitude ne plait pas aux autorités. Elle se retrouve à nouveau embastillée en 1929 ; cette fois, la tchéka l’accuse de vouloir organiser des cellules anarchistes parmi les cheminots.

Les travaux forcés au goulag

 Sa vie continue ainsi, cahin-caha, d’arrestation en libération, jusqu’en 1937. Cette fois, le pouvoir semble décidé à en finir avec cette empêcheuse de réprimer en paix. Elle habite Moscou et travaille dans une usine métallurgique. Comme indiqué au début de cette chronique, elle est arrêtée le 27 novembre 1937, sous l’inculpation de menées anarchistes et anti-soviétiques, jugée et fusillée le 8 février 1938. Ainsi se termine, de façon tragique, la vie de la babushka des anarchistes russes. Contrairement à d’autres, elle a laissé peu de « traces » dans l’histoire, parce qu’elle était avant tout une militante : point de « mémoires » ou de « traité philosophique ». Elle écrivait cependant beaucoup et à plusieurs reprises au cours de sa vie aventureuse elle a exercé le métier de journaliste. Il est fort probable que si sa correspondance avait été conservée, on aurait pu y découvrir une moisson de détails intéressants sur le régime soviétique notamment et les conditions de vie imposées à la population rurale d’Ukraine, sa région natale. Ce n’est pas le cas, mais cette absence d’écrits n’est pas une raison pour l’oublier. Elle fait partie de cette cohorte de presque anonymes qui se sont battus avec courage pour leurs idées. Le nombre d’adversaires qu’ils avaient à affronter, de gauche comme de droite, ne manque pas d’impressionner. Ainsi que je l’ai évoqué au cours de cette chronique, je vous parlerai d’ici peu d’une autre militante, allemande cette fois-ci, Zenzi Mühsam, qui, elle, a côtoyé les camps de concentration nazis avant de faire un long séjour au goulag.

Sources documentaires : sur internet, le dictionnaire des militants anarchistes, le blog libcom.org – Nombre de ces sites font en fait référence au livre de l’historien Paul Avrich, « les anarchistes russes » – J’ai consulté également la brochure « Répression de l’anarchisme en Russie », traduite en français par Voline en 1923
Photos : le cliché figurant en tête de cette chronique est le seul portrait connu d’Olga Taratuta. Elle figure sans doute sur d’autres photos de groupes, mais ses traits sont difficiles à identifier.
Remarque : les éléments biographiques pour cette chronique ont été difficiles à rassembler. Au cas où vous constateriez une erreur quelconque, merci de me la signaler !

Victor Serge sur Makhno et la Makhnochtchina (La pensée anarchiste, 1938)

Nestor Makhno se révéla une des plus remarquables figures populaires de la révolution russe : chef des gens de la terre, organisateur d’une armée unique en son genre, libertaire, quoique rudement disciplinée, dictateur à sa façon et dénonçant sans cesse l’autorité comme le pire mal ; créateur d’une stratégie audacieuse qui lui permit de battre tour à tour les vieux généraux chevronnés, élèves des anciennes écoles de guerre, et les jeunes généraux rouges ; créateur d’une technique nouvelle de la guerre des partisans, dont l’attelage, cabriolet ou charrette – la tatchanka des campagnes petites-russiennes – portant une mitrailleuse, était un des instruments. La confédération anarchiste du Tocsin (Nabat) avec Voline, Archinov, Aaron Baron, Rybine (Zonov) donnait au mouvement l’impulsion idéologique. L’armée noire de Makhno a souvent été accusée d’antisémitisme. Des excès antisémites, il y en eut en Ukraine sous tous les drapeaux : il n’y en eut pas où les Noirs furent réellement maîtres de leur mouvement, les auteurs soviétiques ont dû le reconnaître. On s’est plu, dans des publications communistes, à dénoncer ce mouvement comme ayant été celui des paysans cossus. C’est faux. Un travail assez consciencieux fait sous l’égide de la commission d’histoire du parti communiste de l’URSS établit que les paysans pauvres et moyens formaient le gros des troupes de Makhno [1].On a reproché à ce mouvement son caractère désordonné et ses excès ; on l’a qualifié de « banditisme ». Les mêmes reproches doivent à tout aussi bon droit être adressés à tous les mouvements qui se disputèrent l’Ukraine : pas un ne fut pur d’excès.

[1] Koubanine : Le mouvement Makhno (en russe, Librairie de l’État – En Français : Archinov : Histoire du mouvement makhnoviste (Libertaire). L’auteur de ce livre, ancien compagnon de Makhno, s’est rallié à Staline en 1935.

https://mondialisme.org/spip.php?article326

Makhno et l’antisémitisme (Voline, La Révolution inconnue, 1947)

Une diffamation particulièrement ignoble fut lancée, entre autres, contre le mouvement makhnoviste en général et contre Makhno personnellement. Elle est répétée par de nombreux auteurs de tous camps et par des bavards de tout acabit. Les uns la répandent intentionnellement. D’autres – la plupart – la répètent, sans avoir le scrupule de contrôler les  » on-dit  » et d’examiner les faits de plus près.

On prétend que les makhnovistes, et Makhno lui-même, étaient imprégnés d’esprit antisémite , qu’ils poursuivaient et massacraient les Juifs, qu’ils favorisaient et même organisaient des pogromes. Les plus prudents reprochent à Makhno d’avoir été un antisémite  » caché « , d’avoir toléré,  » fermé les yeux  » sinon sympathisé avec les actes d’antisémitisme commis par  » ses bandes « .

Nous pourrions couvrir des dizaines de pages en apportant des preuves massives, irréfutables, de la fausseté de ces assertions. Nous pourrions citer des articles et des proclamations de Makhno et du Conseil des insurgés révolutionnaires contre cette honte de l’humanité qu’est l’antisémitisme. Nous pourrions raconter quelques actes de répression spontanée exercée par Makhno lui-même ou par d’autres makhnovistes, contre la moindre manifestation d’un esprit antisémite (de la part de quelques malheureux isolés, égarés) dans l’armée et parmi la population. (Dans ces cas, Makhno n’hésitait pas à réagir sur-le-champ personnellement et violemment, comme le ferait n’importe quel citoyen devant une injustice, un crime ou une violence flagrante.)

L’une des raisons de l’exécution de Grigorieff par les makhnovistes fut son antisémitisme et l’immense pogrome antijuif qu’il avait organisé à Elisabethgrad et qui coûta la vie à près de 3.000 personnes.

L’une des raisons du renvoi des anciens partisans de Grigorieff, incorporés tout d’abord dans l’armée insurrectionnelle, fut l’esprit antisémite que leur ancien chef avait réussi à leur inculquer.

Nous pourrions citer tonte une série de faits analogues et donner des documents authentiques prouvant abondamment le contraire de ce qui est insinué par les calomniateurs et soutenu par des gens sans scrupule. Pierre Archinoff en cite un certain nombre. Nous ne croyons pas utile de les répéter ici ni de nous étendre trop sur ce sujet, ce qui nous demanderait beaucoup de place. Et, d’ailleurs tout ce que nous avons dit du mouvement insurrectionnel démontre assez l’absurdité de l’accusation.

Notons sommairement quelques vérités essentielles :

1° Un rôle assez important fut tenu dans l’armée makhnoviste par des révolutionnaires d’origine juive.

2° Quelques membres de la Commission d’éducation et de propagande furent des Juifs.

3° A part les nombreux combattants juifs dans les diverses unités de l’armée, il y avait une batterie servie uniquement par des artilleurs juifs et un détachement d’infanterie juif.

4° Les colonies juives d’Ukraine fournirent à l’armée makhnoviste de nombreux volontaires.

5° D’une façon générale, la population juive, très nombreuse en Ukraine, prenait une part active et fraternelle à toute l’activité du mouvement. Les colonies agricoles juives, disséminées dans les districts de Marioupol, de Berdiansk, d’Alexandrovsk, etc., participaient aux assemblées régionales des paysans, des ouvriers et des partisans ; ils envoyaient leurs délégués au Conseil Révolutionnaire Militaire régional.

6° Les Juifs riches et réactionnaires eurent certainement à souffrir de l’armée makhnoviste, non pas en tant que Juifs, mais uniquement en tant que contre-révolutionnaires, de même que les réactionnaires non Juifs.

Ce que je tiens à reproduire ici, c’est le témoignage autorisé de l’éminent écrivain et historien juif, M. Tchérikover, avec qui j’eus l’occasion de m’entretenir de toutes ces questions, il y a quelques années, à Paris.

M. Tchérikover n’est ni révolutionnaire ni anarchiste. Il est simplement un historien scrupuleux, méticuleux, objectif. Depuis des années, il s’était spécialisé dans les recherches sur les persécutions des Juifs, sur les pogromes en Russie. Il a publié sur ce sujet des oeuvres fondamentales extraordinairement documentées et précises. Il recevait des témoignages, des documents, des récits, des précisions, des photographies, etc., de tous les coins du monde. Il a entendu des centaines de dépositions, officielles et privées. Et il contrôlait rigoureusement tous les faits signalés, avant d’en faire usage.

Voilà ce qu’il répondit, textuellement, à ma question s’il savait quelque chose de précis sur l’attitude de l’armée makhnoviste et de Makhno lui-même, particulièrement à l’égard de la population juive :

– J’ai eu, en effet, me dit-il, à m’occuper de cette question à plusieurs reprises. Voilà ma conclusion, sous réserve des témoignages exacts qui pourront m’arriver dans l’avenir : une armée est toujours une armée, quelle qu’elle soit. Toute armée commet, fatalement, des actes blâmables et répréhensibles, car il est matériellement impossible de contrôler et de surveiller chaque individu composant ces masses d’hommes arrachés à la vie saine et normale, lancés dans une existence et placés dans une ambiance qui déchaîne les mauvais instincts, autorise l’emploi de la violence et, très souvent, permet l’impunité. Vous le savez certainement aussi bien que moi. L’armée makhnoviste ne fait pas exception à cette règle. Elle a commis, elle aussi, des actes répréhensibles par-ci par-là. Mais – c’est important pour vous, et j’ai le plaisir de pouvoir vous le dire en toute certitude – dans l’ensemble, l’attitude de l’armée de Makhno n’est pas à comparer avec celle des autres armées qui ont opéré en Russie pendant les événements de 1917-1921. Je puis vous certifier deux faits, d’une façon absolument formelle :

1° Il est incontestable quel parmi toutes ces armées, y compris l’Armée Rouge, c’est l’armée de Makhno qui s’est comportée le mieux à l’égard de la population civile en général et de la population juive en particulier. J’ai là-dessus de nombreux témoignages irréfutables. La proportion des plaintes justifiées contre l’armée makhnoviste, en comparaison avec d’autres, est de peu d’importance.

2° Ne parlons pas des pogromes soi-disant organisés ou favorisés par Makhno lui-même. C’est une calomnie ou une erreur. Rien de cela n’existe.

Quant à l’armée makhnoviste comme telle, j’ai eu des indications et des dénonciations précises à ce sujet. Mais, jusqu’à ce jour au moins, chaque fois que j’ai voulu contrôler les faits, j’ai été obligé de constater qu’à la date indiquée aucun détachement makhnoviste ne pouvait se trouver au lieu indiqué , toute l’armée se trouvant loin de là. Cherchant des précisions, j’établissais ce fait, chaque fois, avec une certitude absolue : au lieu et à la date du pogrome, aucun détachement makhnoviste n’opérait ni ne se trouvait dans les parages. Pas une fois je ne pus constater la présence d’une unité makhnoviste à l’endroit eu un pogrome juif eut lieu. Par conséquent le pogrome ne fut pas l’oeuvre des makhnovistes.

Ce témoignage, absolument impartial et précis, est d’une importance capitale.

I1 confirme, entre autres, un fait que nous avons déjà signalé : la présence des bandes qui, commettant toutes sortes de méfaits et ne dédaignant pas les  » profits  » d’un pogrome juif, se couvraient du nom des  » makhnovistes « . Seul un examen scrupuleux pouvait établir la confusion. Et il est hors de doute que, dans certains cas, la population elle-même était induite en erreur.

Et voici, avec son importance, un fait que le lecteur ne doit jamais perdre de vue.

Le mouvement  » makhnoviste  » fut loin d’être le seul mouvement révolutionnaire des masses en Ukraine. Ce ne fut que le mouvement le plus important, le plus conscient, le plus profondément populaire et révolutionnaire. D’autres mouvements du même type – moins vastes, moins nets, moins organisés – surgissaient constamment ça et là jusqu’au jour où le dernier cri libre fut étouffé par les bolcheviks : tel fut, par exemple, le mouvement dit  » des verts « , dont la presse étrangère donna des échos et que l’on confond souvent avec le mouvement makhnoviste.

Moins conscients de leur véritable tâche que les insurgés de Goulaï-Polé, les combattants de ces diverses formations armées commettaient fréquemment des écarts et des excès regrettables. Et, très souvent, le mouvement makhnoviste (il avait  » bon dos « ) supportait les conséquences de cette inconduite.

Les bolcheviks reprochaient aux makhnovistes, entre autres, de ne pas avoir su réduire  » ces diverses bandes chaotiques « , les englober dans un seul mouvement, les organiser, etc. Ce reproche fut un des exemples de l’hypocrisie bolcheviste. En réalité, ce qui inquiétait le plus le gouvernement soviétique, c’était, justement, l’éventualité d’un rassemblement de toutes les forces populaires révolutionnaires de l’Ukraine sous l’égide du mouvement makhnoviste. Aussi, les bolcheviks firent-ils leur possible pour l’empêcher. Après cela, reprocher aux makhnovistes de ne pas avoir su réaliser ce ralliement revient à reprocher à quelqu’un de ne pas pouvoir marcher après qu’on lui a lié les pieds.

Les makhnovistes auraient certainement fini par réunir sous leur étendard tous les mouvements populaires révolutionnaires du pays. C’était d’autant plus sûr que chacun de ces divers mouvements prêtait l’oreille à tout ce qui se passait dans le camp makhnoviste, considérant ce mouvement comme le plus important et puissant. Ce ne fut vraiment pas de leur faute si les makhnovistes ne purent remplir cette tâche dont la réalisation aurait pu changer la face des événements.

D’une façon générale, les insurgés makhnovistes – et aussi toute la population de la région insurgée et même au-delà – ne faisaient aucun cas de la nationalité des travailleurs.

Dès le début, le mouvement connu sous le nom de  » Makhnovtchina  » embrassa les masses pauvres, de toutes nationalités, habitant la région. La majeure partie consistait, naturellement, en paysans de nationalité ukrainienne. Six à huit pour cent étaient des travailleurs d’origine grand russienne. Venaient ensuite les Grecs, les Juifs, etc.

 » Paysans, ouvriers et partisans – lisons-nous dans une proclamation makhnoviste du mois de mai 1919 – vous savez que les travailleurs de toutes nationalités : Russes. Juifs, Polonais, Allemands, Arméniens, etc., croupissent tout pareillement dans l’abîme de la misère. Vous savez combien d’honnêtes et vaillants militants révolutionnaires juifs ont donné leur vie au cours de la lutte pour la Liberté. La Révolution et l’honneur des travailleurs nous obligent, tous, à crier aussi haut que nous le pouvons que nous faisons la guerre à un ennemi commun : au Capital et au principe de l’Autorité, qui oppriment également tous les travailleurs, qu’ils soient de nationalité russe, polonaise, juive ou autre. Nous devons proclamer partout que nos ennemis sont les exploiteurs et les oppresseurs de toutes nationalités : le fabricant russe, le maître de forges allemand, le banquier juif, le propriétaire foncier polonais… La bourgeoisie de tous les pays et de toutes les nationalités s’est unifiée pour une lutte acharnée contre la Révolution, contre les masses laborieuses de tout l’univers et de toutes les nationalités. « 

Formé par les exploités et fondu en une seule force par l’union naturelle des travailleurs, le mouvement makhnoviste fut imprégné, dès ses débuts, d’un sentiment profond de fraternité de tous les peuples. Pas un instant il ne fit appel aux sentiments nationaux ou  » patriotiques « . Toute la lutte des makhnovistes contre le bolchevisme fut menée uniquement au nom des droits et des intérêts du Travail. Les préjugés nationaux n’avaient aucune prise sur la Makhnovtchina. Jamais personne ne s’intéressa à la nationalité de tel ou tel combattant, ni ne s’en inquiéta.

D’ailleurs, la véritable Révolution change fondamentalement les individus et les masses. A condition que ce soient effectivement les masses elles-mêmes qui la réalisent, à condition que leur liberté de chercher et d’agir reste intacte, à condition qu’on ne réussisse pas à leur barrer la route, l’élan des masses en révolution est illimité. Et l’on voit alors avec quelle simplicité, avec quelle facilité cet élan naturel emporte tous les préjugés, toutes les notions artificielles, tous les fantômes, pourtant amoncelés depuis des millénaires : fantôme national, épouvantail religieux, chimère autoritaire.

Sur les traces de «Makhno l’égorgeur»

Enquête

Par Jean-Pierre THIBAUDAT — Libération, 23 décembre 2003

Dans un ouvrage récemment réédité par Gallimard, Joseph Kessel dresse un portrait du célèbre anarchiste ukrainien des années 20 en bandit antisémite assoiffé de sang. Une version très controversée.

En 2001, Gallimard publiait dans sa collection Folio 2 euros, vouée aux textes courts, un récit de Joseph Kessel, Makhno et sa juive. En couverture, le demi-profil d’un visage barbu, l’oeil sombre, portant un bonnet d’astrakan. Patibulaire mais presque. En quatrième de couverture, il est dit que ce court récit met en scène le «bandit Makhno, célèbre pour sa cruauté et sa soif de sang» et «une jeune fille juive» tout en «pureté» qui, lui résistant, finit par faire naître l’amour dans le coeur du «cruel Makhno». L’écrivain journaliste utilise un procédé romanesque habituel : au petit matin, sur une banquette de moleskine d’un café où des émigrés de «la vaste Russie» ont leurs habitudes, l’un d’eux, se présentant comme «l’un de ses lieutenants», raconte Makhno.

Le portrait est impitoyable. L’homme rapporte sa naissance dans le village ukrainien de Champ-la-Noce, sa jeunesse turbulente qui le conduit à faire de «la propagande anarchiste parmi les paysans» et bientôt, du côté de 1905, à diriger une «bande» qui pille les riches. Arrêté, Makhno prend pour dix ans de Sibérie. Jusque-là, tout va bien. Mais en 1917, amnistié, il revient chez lui avec «la haine pour tout, la vengeance qui s’offre, la joie mêlée de rage». Le voici à la tête d’une petite armée, il fait la guerre aux Allemands, à l’armée Blanche, aux Bolcheviks, s’allie avec les uns contre les autres, «trahit et assassine, massacre les juifs, les bourgeois, les officiers, les commissaires, bref, pendant deux années, terrorise l’Ukraine entière par son audace, sa cruauté, sa rapidité de manoeuvre et sa félonie». Et puis ce clou du spectacle : «Makhno n’aimait pas les juifs. Si tuer des orthodoxes lui était un simple plaisir, massacrer les juifs lui apparaissait comme un véritable devoir. Il l’accomplissait avec zèle.» Et le lieutenant d’ajouter : «Combien en avons-nous mis à sac de ces petits villages youpins, passant au fil de l’épée les hommes, éventrant les femmes, brisant les crânes d’enfants contre les murs.».

«Guérillero anarchiste»

Peu après la sortie du Folio, Hélène Chatelain l’achète et reste stupéfaite. D’ascendance russe, elle est l’auteure d’un film de six heures sur le goulag et d’un autre sur les traces d’un homme qu’elle a recherché en Ukraine : un certain Makhno. Jean-Louis Paul, fondateur des Editions Ressouvenances et éditeur d’un livre signé Makhno, scandalisé, parle à propos de Kessel de «calomnie». C’est que l’histoire du véritable Makhno, grande figure de l’histoire ukrainienne des années 20, est loin du portrait du bandit sanguinaire antisémite qu’en dresse l’auteur des Cavaliers. Or le Folio n’en dit rien.

Qui est donc Nestor Ivanitch Makhno ? Le grand dictionnaire Robert le présente comme un «guérillero anarchiste ukrainien» qui, après octobre 1917, «organisa les masses paysannes du sud de l’Ukraine pour lutter contre les troupes d’occupation allemandes et autrichiennes», mais aussi contre les forces blanches, recevant l’aide de l’armée Rouge de Trotski avant que cette dernière ne se retourne contre les «insurgés anarchistes» dirigés par Makhno. Et le Robert de conclure : «On a pu voir depuis dans la « makhnovchtchina » le type du mouvement indépendant des masses paysannes et la préfiguration de la guerre de guérilla.» Voline, dans la Révolution inconnue (1), et Archinov, auteur de la Makhnovchtchina (2) ­ qui furent l’un et l’autre des compagnons de combat de l’anarchiste ukrainien ­, Makhno lui même dans la Révolution russe en Ukraine, réédité en 2003 en fac-similé (3), et enfin son plus récent biographe, Alexandre Skirda (4), nous en disent plus.

«Point de ralliement des insurgés»

Makhno est né en 1889 à Gouliaïpole, chef-lieu de canton à l’est de l’Ukraine, dans une famille de paysans pauvres. Son père meurt lorsqu’il a dix mois, sa mère élève seule ses cinq fils. A 14 ans il est placé comme garçon de ferme, puis travaille comme fondeur dans l’une des deux usines de Gouliaïpole. La révolution de 1905 l’éveille à la politique. Un groupe d’anarchistes locaux chasse en Makhno «les derniers restes du moindre esprit de servilité et de soumission à une autorité quelconque». Il devient et restera anarchiste. Le groupe multiplie les «actions terroristes» et les «expropriations» de bourgeois, pour reprendre la future phraséologie soviétique sur Makhno.

En 1908, avec une partie de son groupe, il est arrêté par la police du tsar. Après neuf ans de détention à Boutyrki, la prison centrale de Moscou (et non en Sibérie comme le romance Kessel), on le libère, comme les autres détenus politiques, à la faveur des événements insurrectionnels de 1917. Il revient à Gouliaïpole, y fonde un syndicat des ouvriers agricoles, devient président du soviet local. Au Congrès des soviets de la région, il propose de donner aux propriétaires, aux koulaks (paysans riches) et aux simples paysans une même part de terre et de biens. Proposition adoptée. Cet aspect social et civique de Makhno, à rebours des diktats soviétiques, est passé sous silence par le Robert. Très vite, Makhno et son groupe comprennent que «le mouvement anarchiste des villes» ne convient pas pour la campagne ukrainienne : «Nous ne devions donc compter sur personne, au cours de cette période de la révolution, pour aider la campagne asservie à se diriger.»

Quand les armées austro-allemandes envahissent l’Ukraine, Makhno prend la tête d’un bataillon de paysans et d’ouvriers qui multiplie les coups d’éclat. Il fait fusiller les officiers ennemis mais rend leur liberté aux soldats. Sa réputation grandit. «Bientôt, Makhno devint le point de ralliement de tous les insurgés», écrit Voline. Les forces d’occupation sont repoussées et Makhno triomphe, par ruse, de l’armée de Pietloura, leader d’une bourgeoisie nationaliste ukrainienne.

C’est alors que, six mois durant, jusqu’en juin 1919, Gouliaïpole vit sans pouvoir politique. Une première commune libre est organisée, baptisée «Rosa-Luxembourg», puis une seconde, et une troisième basées sur un principe non-autoritaire. Un temps de grâce où l’utopie prend corps et qui sera évidemment oublié par la dernière édition de la Grande Encyclopédie soviétique (1975), qui admet tout de même «sa grande popularité parmi les paysans», avant de ternir son image : «en 1921, les détachements de Makhno se transforment définitivement en bandes de pillards et de criminels.» Les sources de Kessel seront du même acabit.

L’Encyclopédie soviétique conclut : «Le 26 août 1921, il s’enfuit en Roumanie ; il passe en Pologne en 1922 et se retrouve en France en 1923», ce qui est exact aux dates près (Makhno rejoint sa femme et sa fille à Paris en avril 1925). C’est un homme blessé (physiquement) qui, avant de partir, tient un superbe discours, le 17 juillet 1921 : «Le communisme auquel nous aspirions suppose qu’il y ait la liberté individuelle, l’égalité, l’autogestion, l’initiative, la création, l’abondance […].» (5)

«Pogromeur de juifs»

Tandis que Makhno, à la santé chancelante, aidé financièrement par le mouvement libertaire, écrit ses mémoires au 18 rue Jarry, à Vincennes, Kessel, en 1926, publie Makhno et sa juive. La source de l’écrivain d’origine russe et juive : un «document» publié en 1922 par un officier blanc, Guérassimenko, qui sera expulsé de Tchécoslovaquie en 1924 pour espionnage en faveur des bolcheviks. Les amis de Makhno réagissent. Kessel apprend alors que son héros vit à deux pas de chez lui.

Mais persiste. Réunissant en 1927 trois récits, dont celui consacré à Makhno, dans les Coeurs purs (6), Kessel les présente comme «véridiques», précisant de façon ambiguë «selon la lettre ou selon l’esprit.» Il dit avoir appris que Makhno vivrait à Paris et qu’il aurait «paraît-il proféré à [son] égard quelques menaces pour l’avoir osé peindre à vif et, à son avis, faussement». Kessel cite alors une nouvelle source, un article signé Abatov, publié à Berlin en 1922. Le journaliste (monarchiste) décrit la prise d’une ville par Makhno, ce dernier apparaît à la fois généreux et brutal. Kessel, qui aimait pourtant les aventuriers de tous poils, ne semble jamais avoir été curieux de rencontrer «Makhno l’égorgeur» (7), comme il le surnomme dans l’avant-propos des Coeurs purs. Ce dernier, il est vrai, lui répond vertement. Et, dans un «appel aux juifs», demande qu’on lui rapporte les faits exacts qui prouveraient qu’il aurait été «un pogromeur de juifs» et que le mouvement de libération qu’il a dirigé aurait été «antisémite». Certes, Makhno ne fut pas toujours un ange, comme le rapporte Voline, mais sur la question de l’antisémitisme tout ce qu’on lui a reproché relève de la manipulation et de l’intox.

Quand Makhno meurt à l’hôpital Tenon le 27 juillet 1934 (l’urne est au Père-Lachaise), le correspondant du Temps à Moscou ironise : «Les journaux soviétiques n’ont pas trouvé de place pour consacrer au chef anarchiste un article nécrologique, ni même une seule ligne en bas de leur sixième page. Et d’ajouter : Les historiens de l’avenir lui feront la place qui lui revient parmi les artisans de la révolution.»

Informées de toute cette histoire, et se rangeant aux «arguments historiques et littéraires» des défenseurs de la mémoire de Makhno, les Editions Gallimard envisageaient l’ajout d’un avertissement au lecteur à la faveur d’une réimpression. Makhno et sa juive a été réimprimé cette année. Sans le moindre avertissement.

Ajoutons que Makhno n’a pas épousé à l’église une jeune juive convertie à la religion orthodoxe nommée Sonia comme le romance encore Kessel. Il a eu pour compagne Galina, une institutrice révolutionnaire rencontrée à Gouliaïpole. Une fille est née, Hélène. En 1943, le STO envoie Hélène en Allemagne, sa mère la rejoint, les autorités soviétiques les arrêtent en 1945 : huit ans de goulag pour l’une, relégation pour l’autre à Djamboula, au Kazakhstan alors soviétique, où elles finiront par se retrouver. Galina y meurt en 1978 et sa fille en 1993.

Reste à publier en traduction française bien des écrits de Makhno. Pourquoi pas chez Gallimard ?

(1) Editions Verticales, 1997.

(2) Editions Spartacus, 2000.

(3) Editions Ressouvenances, 2003.

(4) Nestor Makhno, le cosaque libertaire, Editions de Paris Max Chaleil, 1999.

(5) Mémoires de Victor Belach, successeur de Makhno après son départ, cité par Skirda.

(6) Réédité en Folio en 1987.

(7) Yves Courrière n’en dit rien dans son épaisse biographie (Plon) et parle de Makhno comme de l’«organisateur des plus terribles pogromes qui aient ensanglanté l’Ukraine».

LA MAKHNOVCHTCHINA ET L’ANTISEMITISME (Makhno, 1927)


Depuis près de sept ans, les ennemis du mouvement révolutionnaire makhnoviste se sont tellement déchaînés en mensonges à son égard que l’on peut s’étonner que ces gens n’arrivent pas à en rougir au moins de temps en temps. 

Il est assez caractéristique que ces mensonges éhontés dirigés contre moi et les insurgés makhnovistes, en fait contre notre mouvement dans son ensemble, unissent des gens dans camps socio-politiques très différents: on peut y trouver des journalistes de toutes plumes, des écrivains, des érudits et des profanes qui leur emboîtent le pas, des maraudeurs et des spéculateurs, lesquels n’hésitent pas parfois à se présenter en pionniers des idées révolutionnaires d’avant garde. On y rencontre également de prétendus anarchistes, tel Yanovky, du Freie arbeiter stimme. Tous ces gens de toute sorte et de tous poils, ne craignent aucunement d’user de mensonges contre nous, sans même nous connaître; parfois sans y croire vraiment eux-même. Ces mensonges se complètent d’insinuations, ce qui consiste à crier toujours et partout contre nous, sans tenter d’établir les fondements mêmes de leurs criailleries. En effet, où sont les faits plausibles qui pourraient justifier en quoi que ce soit cette hystérie amorale? Tous ces impudents mensonges contre nous, les makhnovistes, nous traitant de programmeurs, sans avancer la moindre preuve ni vérifier quoique ce soit, m’on amené, il y a peu de temps, à m’adresser, par l’intermédiaire de la presse libertaire et russe, aux Juifs de tous pays, pour leur demander des explications sur les sources de toutes ces absurdités, afin que soient fournis des faits précis de pogromes, d’encouragements ou d’appels à des pogromes commis ou lancé par le mouvement révolutionnaire des travailleurs ukrainiens que j’ai guidé. 

Seul, le club bien connu de Paris, le « Faubourg », a répondu à mon appel aux juifs de tous pays ». La direction de ce club a fait savoir par la presse que, lors d’une réunion, le 23 juin 1927, le débat porterait sur la question suivante: « le « général » Makhno a-t-il été l’amis des Juifs ou bien a-t-il participé à des tueries contre eux? ». Il y était ajouté que le camarade français Lecoin allait y intervenir en tant que défenseur de Makhno. 

Il va sans dire que, si tôt que j’ai appris la tenue de cette assemblée du « Faubourg », je me suis immédiatement adressé au président de ce club, Poldès, en lui demandant par lettre que Lecoin soit écarté de cette question et que la possibilité d’intervenir personnellement devant son club me soit donnée. A la suite d’une réponse positive, je me suis donc présenté le 23 juin 1927 devant l’assemblée de ce club. 

Cependant, la méthode particulière de mener les débats dans ce club et la question qui me concernait n’étant traitée qu’en fin de réunion ont fait que je n’ai pu intervenir que fort tard, vers onze heures du soir et n’ai pu m’exprimer à fond. Je n’ai pu tout au plus introduire la question en traitait le caractère historique, les sources et voies de l’antisémitisme en Ukraine. 

Mes ennemis se serviront peut-être de cette circonstance indépendante de ma volonté et surtout du fait que je sois ici pieds et poings liés. En effet, selon les lois policières françaises, il m’est interdit de communiquer avec mes camarades d’idées français; par conséquent, il nemlm’est pas possible d’organiser moi-même une réunion publique pour m’expliquer à propos de ces calomnies. D’ailleurs, certains ont encore impudemment menti en parlant d’un « procès » qu’on aurait organisé à Paris. Nouvelles mensongère qui a été reprise par mes ennemis, les défenseurs hypocrite du droit et de l’indépendance du peuple juif, lequel a pourtant tellement souffert au cours de ces dernières trentes années en Russie et en Ukraine. 

La réalité peut-elle correspondre en quoi que ce soit à ces mensonges? Tout les travailleurs juifs d’Ukraine, ainsi que tous les autres travailleurs ukrainiens savent bien que le mouvement que j’ai guidé durant des années était un mouvement authentique de travailleurs révolutionnaires. Le mouvement ,’a nullement cherché à séparer, sur des bases raciales, l’organisation pratique des travailleurs trompés, exploités et opprimés. Bien au contraire, il a voulu les unir en une toute puissance révolutionnaire, capable d’agir contre leur oppresseurs, en particulier contre les dénikiens profondément pénétrés d’antisémitisme. Le mouvement ne s’est jamais occupé d’accomplir des pogromes contre les Juifs et ne les a jamais encouragés. En outre, il y a de nombreux travailleurs juifs au sein de l’avant garde du mouvement révolutionnaire d’Ukraine (makhnoviste). Par exemple, le régiment d’infanterie de Gouliaï-Polié comprenait une compagnie exclusivement composée de deux cents travailleurs juifs. Il y a aussi eu une batterie de quatre pièces d’artillerie dont les servants et l’unité de protection, commandant compris étaient tous juifs. Il y a eu également de nombreux travailleurs juifs dans le mouvement makhnoviste qui, pour des raisons personnelles, préférèrent se fondre dans les unités combattantes révolutionnaires mixtes. Ce furent tous des combattants libres, engagés volontaires qui ont lutté honnêtement pour l’oeuvre commune des travailleurs. Ces combattants anonymes possédaient leurs représentants au sein des organes économique de ravitaillement de toute l’armée. Tout cela peut être vérifié dans la région de Gouliaï-Polié parmi les colonies et les villages juifs. 

Tous ces travailleurs juifs insurgés se sont trouvés sous mon commandement durant une longue période, non pas quelques jours ou mois, mais durant des années entières. Ce sont tous des témoins de la façon dont moi, l’Etat-major et l’armée entière, nous nous sommes portés à l’égard de l’antisémitisme et des pogromes qu’il inspirait. 

Toute tentatives de pogromes ou de pillage fut, chez nous étouffée dans l ‘oeuf. Ceux qui se rendirent coupables de tels actes furent toujours fusillés sur les lieux de leurs forfaits. Il en fut ainsi, par exemple, en mai 1919, lorsque les insurgés paysans de Novo-Ouspénovka, ayant quitté le front pour se reposer à l’arrière, découvrirent à proximité d’une colonie juive deux cadavres décomposés, puis les ayant pris pour des insurgés assassinés par les membres de cette colonie juive, s’en prirent à elle et tuèrent une trentaine de ses habitants. Le jour même, mon Etat-major envoya une commission d’enquête dans cette colonie. Elle découvrit les traces de auteurs de la tuerie. J’envoyai immédiatement un détachement spécial dans ce village pur les arrêter. Les responsables de cette attaque contre la colonie juive, à savoir six personnes dont le commissaire bolchevik de district, furent tous fusillés le 13 mai 1919. 

Il fut de même en juillet 1919, lorsque je me retrouvais pris entre deux feux par Dénikine et Trotsky – lequel prophétisait à ce moment dans son parti qu’il valait mieux livrer toute l’Ukraine à Dénikine que de donner la possibilité à la Makhnovstshina de se développer » – et qu’il me fallut passer sur la rive droite du Dniepr. Je rencontrai alors le fameux Grigoriev, ataman de la région de Kherson. Induit en erreur par les bruits stupides qui circulaient sur moi et le mouvement insurrectionnel, Grigoriev voulut conclure une alliance avec moi et mon Etat-major, en vue de mener une lutte contre Dénikine et le Bolcheviks. 

Les pourparlers commencèrent sous condition de ma part l’ataman Grigoriev fournisse, dans un délai de deux semaines, à mon Etat-Major et au soviet de l’armée insurrectionnelle révolutionnaire d’Ukraine makhnoviste), des documents prouvant que tous les bruits qui couraient sur les pogromes commis par lui à deux ou trous reprise par lui à Elisabethgrad étaient dénués de tout fondement, étant donné que, faute de temps, je ne pouvais en vérifier moi-même la véracité. 

Cette condition fit méditer Grigoriev puis, en militaire et bon stratège, il donna tout de même son accord. Pour me prouver qu’en aucun cas il ne pouvait être pogromeur, il se recommanda de la présence auprès de lui d’un représentant ukrainien du parti Socialiste Révolutionnaire. Ensuite, tout en m’accusant d’avoir lancé un « appel » contre lui, au nom de mon Etat-major, où il avait été dénoncé comme ennemi de la révolution, pour démontrer sa bonne foi, Grigoriev me présenta plusieurs représentants politiques qui se trouvaient auprès de lui: Nicolas Kopornitsky, du parti socialiste Revolutionnaire ukrainien. 

Cela se passait au moment où je me trouvait dans les parages d’Elisabethgrad avec mon principal détachement de combat. J’estimais de mon devoir de révolutionnaire de profiter de cette circonstance pour élucider moi-même ce que l’ataman Grigoriev avait bien pu commettre lorqu’il avait occupé cette ville. Simultanément, des agents dénikiens interceptés m’apprirent que Grigoriev préparait à l’insu des travailleurs de Kherson, la coordination de ses mouvements avec l’Etat-major dénikien, en vue de cette lutte commune contre les bolcheviks. 

J’appris des habitants d’Elisabethgrad et des villages avoisinants, ainsi que de partisans des unités de Grigoriev, qu’à chaque fois qu’il avait occupé la ville, des juifs y avianet été massacrés. En sa présence et, sur mon ordre, ses partisants avaient assasiné près de deux milles Juifs, dans la fleur de la jeunesse juive: de nombreux membres de jeunesses anarchistes bolchéviques et socialistes. Certains d’entre eux avaient même été extraits de prisons pour être abattus. 

Apprenant tout cela, je déclarai immédiatement Grigoriev, l’ataman de Kherson – Socialiste révolutionnaire entre guillemets – agent de Dénikine et pogromeur public, directement responsable des actes de ses partisan contre les Juifs. 

Lors du meeting de Sentovo, le 27 juillet, Grigoriev fut présenté comme tel et exécuté sur place aux yeux de tous. Cette exécution et ses motifs ont été consigné comme suit: « Le pogromeur Grigoriev a été exécuté par les responsables makhnovistes: Batko Makhno, Sémion Karétnik et Alexis Tchoubenko. Le mouvement makhnoviste prend entièrement sur lui la responsabilité de cet acte devant l’histoire. » Ce protocole a été cosigné par les membres del’armée insurrectionnelle et les représentant du parti Socialiste révolutionnaire, dont Nicolas Kopornitsky (remarque: les sociaux-démocrates Seliansky et Kolioujny avaient complètement disparu à la suite de l’exécution de Grigoriev). 

C’est ainsi que je me suis toujours comporté envers ceux qui avaient commis des pogromes ou qui étaient en train d’en préparer. Les pillards ne furent pas épargnés non plus, que ce soit au sein de l’armée insurrectionnelle ou en dehors. C’est ce qui se produisit, par exemple, lorsqu’en août 1920 deux détachement de tendance chauvine Pétliouriste, sous le commandement Levtchenko et Matianycha, se retrouvant encerclés par nos unités, nous envoyérent des emissaires pour nous proposer de se fondre dans notre armée. L’Etat-major et moi les reçûmes et acceptâmes leur jonction; cependant, dès que nous nous aperçûmes que les éléments chauvins de ces détachements s’occupaient de pillages et professaient l’antisémitisme, nous les fusillâmes aussitôt, au village d’Averski, dans la province de Poltava. Quelques jours plus tard, leur commandant Matianycha fut également fusillé pour avoir eu un comportement provocateur dans la ville de Zinkov (province de Poltava). Son détachement fut désarmé et la majorité de ses membres renvoyés dans leurs foyers. 

En décembre 1920, le même phénomène se renouvela avec des soldats de l’Armée Rouge, lorsque nous soutînmes avec succès les attaques de la cavalerie de Boudienny et défîmes complètement la XIéme division de son armée, auprès du village de Pétrovo, dans le district d’Alexandrovsk, puis la XIVéme division de cavalerie, en faisant prisonnier, cette foi, tout son commandement et son Etat-major. De nombreux prisonniers de la XIème division exprimèrent le désir de se joindre à l’armée insurrectionnelle pour combattre les commissaires politiques autocrates, comme ils les appelaient. En traversant la région de Kherson, le village de Dobrovelitchka, dont plus de la moitié de la population était juive, certains cavaliers ex-boudiennistes ou pétliouriens, ayant connaissances au sien de leurs anciennes unités des rumeurs sur l’hostilité des makhnovistes envers les « youpins », se mirent à piller les maisons des Juifs de ce village. Dès que cela fut remarqué par des makhnovistes expérimentés, ils furent tous saisis et fusillés sur place. 

C’est ainsi que la Makhnovstshina, durant toute son existence, observa une attitude intransigeante à l’égard de l’antisémitisme et des pogromeurs; cela parcequ’elle était un mouvement authentiquement laborieux et révolutionnaire en Ukraine.

Dielo trouda, n°30-31, novembre-décembre 1927, pp.15-18.

http://www.nestormakhno.info/french/malutte/lutte6.htm

AUX JUIFS DE TOUS PAYS (Nestor Makhno , 1927)


Citoyens juifs! Dans mon premier « appel aux juifs », publié par le journal français « Le Libertaire », j’ai demandé aux juifs en général, c’est à dire aussi bien aux bourgeois qu’aux socialistes, et même aux anarchistes tels que Yanovsky, qui ont tous parlé de moi comme d’un pogromeur de Juifs et traité d’antisémite le mouvement de libération des paysans et ouvrier ukrainiens que j’ai guidé, de m’indiquer les faits exacts, au lieu de bavarder dans le vide là-dessus: où et quand dans le mouvement précité, avons nous commis de tels actes? 

Je m’attendais à ce que les juifs en général répondent à mon « Appel » de la manière qui convient pour des gens qui désirent révéler la vérité au monde civilisé sur les gredins, responsables des massacres de juifs en Ukraine, on bien encore qu’ils s’efforcent de fonder leurs honteux racontars à mon sujet sur le mouvement makhnoviste sur des faits quelques peu véridiques, puis qu’ils m’en fassent part et les diffusent auprès de l’opinion publique. 

Jusqu’ici, je n’ai eu connaissance d’aucun fait de ce genre avancé par les Juifs. Tout ce qui a paru jusau’à présent dans la presse de tout bord, y compris dans certains organes anarchistes juifs, n’a été que le fruit du mensonge le plus éhonté de la vulgarité de certains aventuriers politiques et de leurs stipendiés, tant à mon propos qu’à celui du mouvement insurrectionnel que j’ai guidé. D’ailleurs dans ce mouvement, des unités combattantes révolutionnaires composées de travailleurs juifs ont joué un rôle de premier plan. La lâcheté de ces calomniateurs ne me touche pas, car je l’ai toujours méprisée en tant que telle. Les citoyens juifs peuvent s’en convaincre en constant que j’ai pas dis un seul mot à propos de la pasquinade d’un certain Joseph Kessel, Makhno et sa Juive, roman rédigé à partir de fausses informations sur moi et le mouvement qui m’est lié organisationellement et théoriquement. L’intrigue de cette pasquinade est extraite du texte d’un obséquieux laquais des bolcheviks, un certain colonel Guèraddimenko, jugé d’ailleurs, il y a peu de temps, par les tribunaux tchèques pour espionnage au profit d’une organisation bolchévique. 

Ce petit roman s’est également inspiré des articles d’un journal bourgeois, un certain Arbatov, lequel n’a pas craint de m’imputer toutes sortes de violences contre une troupe d’ »artistes liliputiens »! Affaire, bien entendu inventée de toutes pièces. 

Dans son roman révoltant de mensonges, le jeune écrivain Kessel s’ingénie à me dépeindre d’une manière si odieuse qu’il lui aurait fallu, au moins que dans les passages où il s’inspire des écrits de Guérasimenko et Arbatov, citer ses sources. Dans la mesure où le mensonge joue un rôle principal dans ce roman et que ses sources sont inconsitantes, ma seule réponse ne pouvait être que le silence. 

C’est de manière tout à fait différente que je considère les calomnie qui proviennent d’associations juives, lesquelles veulent donner l’impression à leurs coreligionnaires quelles étudient avec soin les actions indigne et craintes d’injustices accomplies contre la population juive en Ukraine et dont ces associations veulent dénoncer les auteurs. 

Il y a peu de temps, l’une des associations, qui a d’ailleurs son siège social dans le royaume bolchevik, à édité un ouvrage illustré de photographies sur les atrocités commises contre la population juive en Ukraine et en Biélo-Russie, cela à partir de matériaux recueillis par le camarade Ostrovsky, ce qui signifie en clair: de source bolchévique. Dans ce document « historique », nulle part il n’est fait mention de pogrom anti-juifs accomplis par la si vantée « Première armée de cavalerie rouge », lorsque venant du Caucase, elle traversa l’Ukraine en mai 1920. En revanche, ce document mentionne un certain nombre de pogroms et publie en rapport des photos d’insurgés makhnovistes, sans que l’on sache ce qu’il viennent y faire, d’une part, et qui, d’autre part, ne représentent même pas des makhnovistes, comme, par exemple celle qui montre des « makhnovistes en déplacement », précédés d’un drapeau noir orné d’une tête de mort; c’est une photo qui n’a rien à voir avec les pogroms et qui, surtout, ne représente aucunement des makhnovistes. 


Une falsification encore plus importante, tant contre moi que contre les makhnovistes, apparait dans les photographies représentant les rues de la ville d’Alexandrovsk, prétendument dévastées après un pogrom commis par les makhnovistes, en été 1919. Ce grossier mensonge est impardonnable pur l’association juive responsable de la publication, car il est de notoriété publique en Ukraine qu’à cette époque, l’armée insurrectionnelle makhnoviste se trouvait loin de cette région: elle c’était repliée en Ukraine occidentale. En fait, Alexandrovsk a été sous le contrôle des bolcheviks, de février à juin 1919, puis des dénikiens jusqu’à l’automne. 

Par ces documents, la société juive d’obédience bolchévique commet une grande bassesse à mon égard et envers le mouvement makhnoviste: m’ayant pu trouver de documents pour nous accuser – au profit de ses commanditaires – de pogroms anti-juifs, elle a reconnu à la falsification directes de pièces qui n’on aucun rapport ni avec moi ni avec le mouvement insurrectionnel. Son procéder mensonger est encore plus flagrant lorsqu’elle reproduit une photo – « Makhno, un « paisible » citoyen » – , alors qu’en fait il s’agit d’une personne qui m’est complètement inconnue. 

C’est pour toutes ces raisons que j’ai considéré de mon devoir de l’adresser à l’opinion de la communauté juive internationale afin d’attirer son attention sur la lâcheté et le mensonge de certaines association juives, tenues en sous-main par les bolcheviks, m’accusant personnellement, ainsi que le mouvement insurrectionnel que j’ai guidé, de pogrom anti-juifs. L’opinion juive internationale se doit de vérifier attentivement la teneur de ces affirmations infâmes, car présenter de telles absurdités n’est pas la meilleure méthode pour établir, aux yeux de tous, la vérité sur ce qu’a subit la population juive en Ukraine, sans tenir compte déjà que ces mensonges ne servent qu’à déformer totalement l’histoire.

Dielo trouda, n°23-24, avril mai 1927, pp.8-10.

http://www.nestormakhno.info/french/malutte/lutte5.htm

Les Makhnovistes ont ils commis des pogroms en Ukraine ? (Elias Tcherikover)

« […] sous réserve des témoignages exacts qui pourront m’arriver dans l’avenir : une armée est toujours une armée, quelle qu’elle soit. Toute armée commet, fatalement, des actes blâmables et répréhensibles […] L’armée makhnoviste ne fait pas exception à cette règle. Elle a commis, elle aussi, des actes répréhensibles […] Mais […] dans l’ensemble, l’attitude de l’armée de Makhno n’est pas à comparer avec celle des autres armées qui ont opéré en Russie pendant les événements de 1917-1921. Je puis vous certifier deux faits, d’une façon absolument formelle.

1- Il est incontestable que parmi toutes ces armées, y compris l’Armée rouge, c’est l’armée de Makhno qui s’est comportée le mieux à l’égard de la population civile en général et de la population juive en particulier. J’ai là-dessus de nombreux témoignages irréfutables. La proportion des plaintes justifiées contre l’armée makhnoviste, en comparaison avec d’autres, est de peu d’importance.

2 – Ne parlons pas des pogroms soi-disant organisés ou favorisés par Makhno lui-même. C’est une calomnie ou une erreur. Rien de cela n’existe. Quant à l’armée makhnoviste comme telle, j’ai eu des indications et des dénonciations précises à ce sujet. Mais, jusqu’à ce jour au moins, chaque fois que j’ai voulu contrôler les faits, j’ai été obligé de constater qu’à la date indiquée aucun détachement makhnoviste ne pouvait se trouver au lieu indiqué, toute l’armée se trouvant loin de là. Cherchant des précisions, j’établissais ce fait, chaque fois, avec une certitude absolue : au lieu et à la date du pogrome, aucun détachement makhnoviste n’opérait ni ne se trouvait dans les parages. Pas une fois je ne pus constater la présence d’une unité makhnoviste à l’endroit où un pogrom juif eut lieu. Par conséquent le pogrom ne fut pas l’œuvre des makhnovistes. » [1]

De son côté, Paul Avrich écrit, à propos de l’antisémitisme présumé de Makhno, que tous les camps l’ont accusé de persécutions et de pogroms antisémites. Cependant, ces affirmations sont basées sur des rumeurs ou des calomnies et restent non prouvées[2]. Avrich note que nombre de militants d’origine juive, comme Voline et Aron Baron ont été actifs dans la Commission culturelle-éducation.

Ci dessous Aaron Baron en 1920 et Voline en 1919.

Mais la grande majorité des combattants d’origine juive, qui ont formé une partie significative de l’armée, se sont battus dans des détachements spécifiques d’artillerie ou d’infanterie aux côtés des Ukrainiens, des Russes et d’autres nationalités.

Pa ailleurs en 1919, les Makhnovistes donnent cinq millions de roubles à Olga Taratuta pour fonder à Kharkov la Croix Noire Anarchiste, organisation humanitaire de soutient aux prisonniers politiques anarchistes.

Par ailleurs, le Comité central de l’organisation sioniste Merkaz qui a régulièrement rendu compte des pogroms organisés par les Blancs, les nationalistes ou l’Armée rouge, n’a jamais porté la moindre accusation contre Makhno. Aujourd’hui, l’Encyclopaedia Judaica lui rend justice[3].

La réalisatrice Hélène Châtelain précise : « La légende construite par la propagande soviétique en fait un anarchiste-bandit-antisémite contre-révolutionnaire ; pour ceux de Gouliaïpolié, il défend au contraire la liberté et les pauvres, et les journaux makhnovistes montrent qu’il a aussi défendu les Juifs »


[1] Voline, La Révolution Inconnue. Livre troisième : Les luttes pour la véritable Révolution sociale (1918-1921),

[2] Paul Avrich, Anarchist portraits, Princeton University Press, 1988, page 112

[3] Pogroms, Encyclopaedia Judaica, 2008, « The ataman Grigoryev, who in May 1919 seceded from the Red Army with his men, was responsible for pogroms in 40 communities and the deaths of about 6,000 Jews in the summer of 1919. He was killed by Ataman Makhno, who led a peasant rebellion in eastern Ukraine and endeavored to restrain his men from attacking the Jews. » / « L’ataman Grigoryev, qui en mai 1919 fit sécession de l’Armée rouge avec ses hommes, fut responsable de pogroms dans 40 communautés et de la mort d’environ 6000 Juifs à l’été 1919. Il a été executé par l’Ataman Makhno, qui menait une rébellion paysanne dans l’est de l’Ukraine et s’est efforcé d’empêcher ses hommes d’attaquer les Juifs. »

Pour en finir avec les accusations d’antisémitisme contre Makhno

Quand on évoque la figure de Makhno dans une discussion, il arrive encore que interlocuteur réponde « oui mais quand même, ce Makhno, n’était ils pas un peu antisémite tout de même ». Certains se font même carrément affirmatif : dans la suite du roman de Keel « Makhno et sa juive », ils affirment même qu’il fut « l’organisateurs des plus terribles pogroms qui ensanglantèrent l’Ukraine » (dans la biographie de Kessel par Yves Courrières).

La vérité historique est qu’il n’en est rien, au contraire. De très nombreux écrits de Makhno, mais aussi d’autres membres de l’Armée révolutionnaires ukrainienne comme Voline ou Aarn Baron, eux même Juifs, témoignent du contraire. Mais la propagande Bolchévique, voulant ternir la mémoire d’un mouvement insurrectionnel populaire qui avait osé leur tenir tête, joua à fond et forgea une légende noire.

L’accusation d’antisémitisme porté contre Makhno servit en fait à couvrir deux séries de mensonges communistes. Dans les années 20, Trotski se devait de discréditer celui qui avait remporté les victoires que sa légende, comme celle de l’URSS, attribue à l’Armée Rouge.Il était impensable que ce fut nu simple ouvrier ukrainien avec une armée de paysan qui avai sauvé l’existence de l’URSS en battant le genéral Dénikine à la bataille de Peregonovka. Il fallait aussi à Trotski justifier la répression du mouvement anarchiste en Russie et l’écrasement des marins de Kronstadt qui se rebellèrent contre les bolchéviques en 1921. Puis dans les années 30, Staline menant en Ukraine une politique proprement génocidaire, s’acharna à démontrer que tout insurgé de cette terre était naturellement un bandit et un pogromiste.

Les communistes usèrent de tous leurs moyens, intellectuels et financiers pour diffuser leur mensonges, selon le vieil adage qu’un mensonge 1000 fois répétés finit par devenir une vérité. Face à cette débauche de propagande, la voix de Makhno en exil, simple ouvrier de Renault, malade la tuberculose et sans ressource [1], ne portait pas. Elle ne fut pas entendue. Néanmoins pour qui veut être honnête et sérieux, les documents qui attestent que Makhno, et le mouvement insurrectionnel ukrainien, n’étaient pas antisémite.

Nous reproduisons ici quelques uns de ces documents, pour leur rendre justice.

Il y a bien sûr les protestations, écrites par Makhno lui même, ou encore les mémoires de Voline – pourtant pas toujours tendre pour Makhno mais qui sont très claires et nettes sur ce sujet.

Mais ces paroles sont celles d’acteurs des évènements, elles pourraient être suspectées de partialités. Ainsi nous commençons par donner la parole à l’historien Elias Tcherikover (1881-1943). Il fut le le directeur du Comité de rédaction pour le rassemblement et la publication de documents sur les pogroms en Ukraine, de 1917 à 1921. Selon l’historienne russe Lidia Milakova, la création de la « collection de documents sur les pogroms » sous la direction de Tcherikover est une entreprise de rassemblement de données d’histoire orale sur un phénomène des plus importants de l’histoire du XXe siècle. Une pareille entreprise de rassemblement de données orales sur les violences ethniques n’a jamais été engagée5.

Que chacun juste sur pièce.

[1] Né prolétaire, Makhno termina sa vie en prolétaire. il fut aidé par des camardes anarchistes, dont quelques juifs ukrainiens qui avaient fondé une coopérative d’ouvriers ébénistes au faubourg Saint Antoine.

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Les Makhnovistes ont ils commis des pogroms en Ukraine ? (Elias Tcherikover)

« […] sous réserve des témoignages exacts qui pourront m’arriver dans l’avenir : une armée est toujours une armée, quelle qu’elle soit. Toute armée commet, fatalement, des actes blâmables et répréhensibles […] L’armée makhnoviste ne fait pas exception à cette règle. Elle a commis, elle aussi, des actes répréhensibles […] Mais […] dans l’ensemble, l’attitude de l’armée de Makhno n’est pas à comparer avec celle des autres armées qui ont opéré en Russie pendant les événements de 1917-1921. Je puis vous certifier deux faits, d’une façon absolument formelle. 1- Il est incontestable que parmi toutes ces armées, y compris l’Armée rouge, c’est l’armée de Makhno qui s’est comportée le mieux à l’égard de la population civile en général et de la population juive en particulier. J’ai là-dessus de nombreux témoignages irréfutables. La proportion des plaintes justifiées contre l’armée makhnoviste, en comparaison avec d’autres, est de peu d’importance. 2 – Ne parlons pas des pogroms soi-disant organisés ou favorisés par Makhno lui-même. C’est une calomnie ou une erreur. Rien de cela n’existe. Quant à l’armée makhnoviste comme telle, j’ai eu des indications et des dénonciations précises à ce sujet. Mais, jusqu’à ce jour au moins, chaque fois que j’ai voulu contrôler les faits, j’ai été obligé de constater qu’à la date indiquée aucun détachement makhnoviste ne pouvait se trouver au lieu indiqué, toute l’armée se trouvant loin de là. Cherchant des précisions, j’établissais ce fait, chaque fois, avec une certitude absolue : au lieu et à la date du pogrome, aucun détachement makhnoviste n’opérait ni ne se trouvait dans les parages. Pas une fois je ne pus constater la présence d’une unité makhnoviste à l’endroit où un pogrom juif eut lieu. Par conséquent le pogrom ne fut pas l’œuvre des makhnovistes. »16De son côté, Paul Avrich écrit, à propos de l’antisémitisme présumé de Makhno, que tous les camps l’ont accusé de persécutions et de pogroms antisémites. Cependant, ces affirmations sont basées sur des rumeurs ou des calomnies et restent non prouvées39. Avrich note que nombre de militants d’origine juive, comme Voline et Aron Baron ont été actifs dans la Commission culturelle-éducation. Mais la grande majorité des combattants d’origine juive, qui ont formé une partie significative de l’armée, se sont battus dans des détachements spécifiques d’artillerie ou d’infanterie aux côtés des Ukrainiens, des Russes et d’autres nationalités.Par ailleurs, le Comité central de l’organisation sioniste Merkaz qui a régulièrement rendu compte des pogroms organisés par les Blancs, les nationalistes ou l’Armée rouge, n’a jamais porté la moindre accusation contre Makhno. Aujourd’hui, l’Encyclopaedia Judaica lui rend justice40.La réalisatrice Hélène Châtelain précise : « La légende construite par la propagande soviétique en fait un anarchiste-bandit-antisémite contre-révolutionnaire ; pour ceux de Gouliaïpolié, il défend au contraire la liberté et les pauvres, et les journaux makhnovistes montrent qu’il a aussi défendu les Juifs »


AUX JUIFS DE TOUS PAYS (Nestor Makhno, 1927)


Citoyens juifs! Dans mon premier « appel aux juifs », publié par le journal français « Le Libertaire », j’ai demandé aux juifs en général, c’est à dire aussi bien aux bourgeois qu’aux socialistes, et même aux anarchistes tels que Yanovsky, qui ont tous parlé de moi comme d’un pogromeur de Juifs et traité d’antisémite le mouvement de libération des paysans et ouvrier ukrainiens que j’ai guidé, de m’indiquer les faits exacts, au lieu de bavarder dans le vide là-dessus: où et quand dans le mouvement précité, avons nous commis de tels actes? 

Je m’attendais à ce que les juifs en général répondent à mon « Appel » de la manière qui convient pour des gens qui désirent révéler la vérité au monde civilisé sur les gredins, responsables des massacres de juifs en Ukraine, on bien encore qu’ils s’efforcent de fonder leurs honteux racontars à mon sujet sur le mouvement makhnoviste sur des faits quelques peu véridiques, puis qu’ils m’en fassent part et les diffusent auprès de l’opinion publique. 

Jusqu’ici, je n’ai eu connaissance d’aucun fait de ce genre avancé par les Juifs. Tout ce qui a paru jusau’à présent dans la presse de tout bord, y compris dans certains organes anarchistes juifs, n’a été que le fruit du mensonge le plus éhonté de la vulgarité de certains aventuriers politiques et de leurs stipendiés, tant à mon propos qu’à celui du mouvement insurrectionnel que j’ai guidé. D’ailleurs dans ce mouvement, des unités combattantes révolutionnaires composées de travailleurs juifs ont joué un rôle de premier plan. La lâcheté de ces calomniateurs ne me touche pas, car je l’ai toujours méprisée en tant que telle. Les citoyens juifs peuvent s’en convaincre en constant que j’ai pas dis un seul mot à propos de la pasquinade d’un certain Joseph Kessel, Makhno et sa Juive, roman rédigé à partir de fausses informations sur moi et le mouvement qui m’est lié organisationellement et théoriquement. L’intrigue de cette pasquinade est extraite du texte d’un obséquieux laquais des bolcheviks, un certain colonel Guèraddimenko, jugé d’ailleurs, il y a peu de temps, par les tribunaux tchèques pour espionnage au profit d’une organisation bolchévique. 

Ce petit roman s’est également inspiré des articles d’un journal bourgeois, un certain Arbatov, lequel n’a pas craint de m’imputer toutes sortes de violences contre une troupe d' »artistes liliputiens »! Affaire, bien entendu inventée de toutes pièces. 

Dans son roman révoltant de mensonges, le jeune écrivain Kessel s’ingénie à me dépeindre d’une manière si odieuse qu’il lui aurait fallu, au moins que dans les passages où il s’inspire des écrits de Guérasimenko et Arbatov, citer ses sources. Dans la mesure où le mensonge joue un rôle principal dans ce roman et que ses sources sont inconsitantes, ma seule réponse ne pouvait être que le silence. 

C’est de manière tout à fait différente que je considère les calomnie qui proviennent d’associations juives, lesquelles veulent donner l’impression à leurs coreligionnaires quelles étudient avec soin les actions indigne et craintes d’injustices accomplies contre la population juive en Ukraine et dont ces associations veulent dénoncer les auteurs. 

Il y a peu de temps, l’une des associations, qui a d’ailleurs son siège social dans le royaume bolchevik, à édité un ouvrage illustré de photographies sur les atrocités commises contre la population juive en Ukraine et en Biélo-Russie, cela à partir de matériaux recueillis par le camarade Ostrovsky, ce qui signifie en clair: de source bolchévique. Dans ce document « historique », nulle part il n’est fait mention de pogrom anti-juifs accomplis par la si vantée « Première armée de cavalerie rouge », lorsque venant du Caucase, elle traversa l’Ukraine en mai 1920. En revanche, ce document mentionne un certain nombre de pogroms et publie en rapport des photos d’insurgés makhnovistes, sans que l’on sache ce qu’il viennent y faire, d’une part, et qui, d’autre part, ne représentent même pas des makhnovistes, comme, par exemple celle qui montre des « makhnovistes en déplacement », précédés d’un drapeau noir orné d’une tête de mort; c’est une photo qui n’a rien à voir avec les pogroms et qui, surtout, ne représente aucunement des makhnovistes. 


Une falsification encore plus importante, tant contre moi que contre les makhnovistes, apparait dans les photographies représentant les rues de la ville d’Alexandrovsk, prétendument dévastées après un pogrom commis par les makhnovistes, en été 1919. Ce grossier mensonge est impardonnable pur l’association juive responsable de la publication, car il est de notoriété publique en Ukraine qu’à cette époque, l’armée insurrectionnelle makhnoviste se trouvait loin de cette région: elle c’était repliée en Ukraine occidentale. En fait, Alexandrovsk a été sous le contrôle des bolcheviks, de février à juin 1919, puis des dénikiens jusqu’à l’automne. 

Par ces documents, la société juive d’obédience bolchévique commet une grande bassesse à mon égard et envers le mouvement makhnoviste: m’ayant pu trouver de documents pour nous accuser – au profit de ses commanditaires – de pogroms anti-juifs, elle a reconnu à la falsification directes de pièces qui n’on aucun rapport ni avec moi ni avec le mouvement insurrectionnel. Son procéder mensonger est encore plus flagrant lorsqu’elle reproduit une photo – « Makhno, un « paisible » citoyen » – , alors qu’en fait il s’agit d’une personne qui m’est complètement inconnue. 

C’est pour toutes ces raisons que j’ai considéré de mon devoir de l’adresser à l’opinion de la communauté juive internationale afin d’attirer son attention sur la lâcheté et le mensonge de certaines association juives, tenues en sous-main par les bolcheviks, m’accusant personnellement, ainsi que le mouvement insurrectionnel que j’ai guidé, de pogrom anti-juifs. L’opinion juive internationale se doit de vérifier attentivement la teneur de ces affirmations infâmes, car présenter de telles absurdités n’est pas la meilleure méthode pour établir, aux yeux de tous, la vérité sur ce qu’a subit la population juive en Ukraine, sans tenir compte déjà que ces mensonges ne servent qu’à déformer totalement l’histoire.

Dielo trouda, n°23-24, avril mai 1927, pp.8-10.


LA MAKHNOVCHTCHINA ET L’ANTISEMITISME (Makhno, 1927)


Depuis près de sept ans, les ennemis du mouvement révolutionnaire makhnoviste se sont tellement déchaînés en mensonges à son égard que l’on peut s’étonner que ces gens n’arrivent pas à en rougir au moins de temps en temps. 

Il est assez caractéristique que ces mensonges éhontés dirigés contre moi et les insurgés makhnovistes, en fait contre notre mouvement dans son ensemble, unissent des gens dans camps socio-politiques très différents: on peut y trouver des journalistes de toutes plumes, des écrivains, des érudits et des profanes qui leur emboîtent le pas, des maraudeurs et des spéculateurs, lesquels n’hésitent pas parfois à se présenter en pionniers des idées révolutionnaires d’avant garde. On y rencontre également de prétendus anarchistes, tel Yanovky, du Freie arbeiter stimme. Tous ces gens de toute sorte et de tous poils, ne craignent aucunement d’user de mensonges contre nous, sans même nous connaître; parfois sans y croire vraiment eux-même. Ces mensonges se complètent d’insinuations, ce qui consiste à crier toujours et partout contre nous, sans tenter d’établir les fondements mêmes de leurs criailleries. En effet, où sont les faits plausibles qui pourraient justifier en quoi que ce soit cette hystérie amorale? Tous ces impudents mensonges contre nous, les makhnovistes, nous traitant de programmeurs, sans avancer la moindre preuve ni vérifier quoique ce soit, m’on amené, il y a peu de temps, à m’adresser, par l’intermédiaire de la presse libertaire et russe, aux Juifs de tous pays, pour leur demander des explications sur les sources de toutes ces absurdités, afin que soient fournis des faits précis de pogromes, d’encouragements ou d’appels à des pogromes commis ou lancé par le mouvement révolutionnaire des travailleurs ukrainiens que j’ai guidé. 

Seul, le club bien connu de Paris, le « Faubourg », a répondu à mon appel aux juifs de tous pays ». La direction de ce club a fait savoir par la presse que, lors d’une réunion, le 23 juin 1927, le débat porterait sur la question suivante: « le « général » Makhno a-t-il été l’amis des Juifs ou bien a-t-il participé à des tueries contre eux? ». Il y était ajouté que le camarade français Lecoin allait y intervenir en tant que défenseur de Makhno. 

Il va sans dire que, si tôt que j’ai appris la tenue de cette assemblée du « Faubourg », je me suis immédiatement adressé au président de ce club, Poldès, en lui demandant par lettre que Lecoin soit écarté de cette question et que la possibilité d’intervenir personnellement devant son club me soit donnée. A la suite d’une réponse positive, je me suis donc présenté le 23 juin 1927 devant l’assemblée de ce club. 

Cependant, la méthode particulière de mener les débats dans ce club et la question qui me concernait n’étant traitée qu’en fin de réunion ont fait que je n’ai pu intervenir que fort tard, vers onze heures du soir et n’ai pu m’exprimer à fond. Je n’ai pu tout au plus introduire la question en traitait le caractère historique, les sources et voies de l’antisémitisme en Ukraine. 

Mes ennemis se serviront peut-être de cette circonstance indépendante de ma volonté et surtout du fait que je sois ici pieds et poings liés. En effet, selon les lois policières françaises, il m’est interdit de communiquer avec mes camarades d’idées français; par conséquent, il nemlm’est pas possible d’organiser moi-même une réunion publique pour m’expliquer à propos de ces calomnies. D’ailleurs, certains ont encore impudemment menti en parlant d’un « procès » qu’on aurait organisé à Paris. Nouvelles mensongère qui a été reprise par mes ennemis, les défenseurs hypocrite du droit et de l’indépendance du peuple juif, lequel a pourtant tellement souffert au cours de ces dernières trentes années en Russie et en Ukraine. 

La réalité peut-elle correspondre en quoi que ce soit à ces mensonges? Tout les travailleurs juifs d’Ukraine, ainsi que tous les autres travailleurs ukrainiens savent bien que le mouvement que j’ai guidé durant des années était un mouvement authentique de travailleurs révolutionnaires. Le mouvement ,’a nullement cherché à séparer, sur des bases raciales, l’organisation pratique des travailleurs trompés, exploités et opprimés. Bien au contraire, il a voulu les unir en une toute puissance révolutionnaire, capable d’agir contre leur oppresseurs, en particulier contre les dénikiens profondément pénétrés d’antisémitisme. Le mouvement ne s’est jamais occupé d’accomplir des pogromes contre les Juifs et ne les a jamais encouragés. En outre, il y a de nombreux travailleurs juifs au sein de l’avant garde du mouvement révolutionnaire d’Ukraine (makhnoviste). Par exemple, le régiment d’infanterie de Gouliaï-Polié comprenait une compagnie exclusivement composée de deux cents travailleurs juifs. Il y a aussi eu une batterie de quatre pièces d’artillerie dont les servants et l’unité de protection, commandant compris étaient tous juifs. Il y a eu également de nombreux travailleurs juifs dans le mouvement makhnoviste qui, pour des raisons personnelles, préférèrent se fondre dans les unités combattantes révolutionnaires mixtes. Ce furent tous des combattants libres, engagés volontaires qui ont lutté honnêtement pour l’oeuvre commune des travailleurs. Ces combattants anonymes possédaient leurs représentants au sein des organes économique de ravitaillement de toute l’armée. Tout cela peut être vérifié dans la région de Gouliaï-Polié parmi les colonies et les villages juifs. 

Tous ces travailleurs juifs insurgés se sont trouvés sous mon commandement durant une longue période, non pas quelques jours ou mois, mais durant des années entières. Ce sont tous des témoins de la façon dont moi, l’Etat-major et l’armée entière, nous nous sommes portés à l’égard de l’antisémitisme et des pogromes qu’il inspirait. 

Toute tentatives de pogromes ou de pillage fut, chez nous étouffée dans l ‘oeuf. Ceux qui se rendirent coupables de tels actes furent toujours fusillés sur les lieux de leurs forfaits. Il en fut ainsi, par exemple, en mai 1919, lorsque les insurgés paysans de Novo-Ouspénovka, ayant quitté le front pour se reposer à l’arrière, découvrirent à proximité d’une colonie juive deux cadavres décomposés, puis les ayant pris pour des insurgés assassinés par les membres de cette colonie juive, s’en prirent à elle et tuèrent une trentaine de ses habitants. Le jour même, mon Etat-major envoya une commission d’enquête dans cette colonie. Elle découvrit les traces de auteurs de la tuerie. J’envoyai immédiatement un détachement spécial dans ce village pur les arrêter. Les responsables de cette attaque contre la colonie juive, à savoir six personnes dont le commissaire bolchevik de district, furent tous fusillés le 13 mai 1919. 

Il fut de même en juillet 1919, lorsque je me retrouvais pris entre deux feux par Dénikine et Trotsky – lequel prophétisait à ce moment dans son parti qu’il valait mieux livrer toute l’Ukraine à Dénikine que de donner la possibilité à la Makhnovstshina de se développer » – et qu’il me fallut passer sur la rive droite du Dniepr. Je rencontrai alors le fameux Grigoriev, ataman de la région de Kherson. Induit en erreur par les bruits stupides qui circulaient sur moi et le mouvement insurrectionnel, Grigoriev voulut conclure une alliance avec moi et mon Etat-major, en vue de mener une lutte contre Dénikine et le Bolcheviks. 

Les pourparlers commencèrent sous condition de ma part l’ataman Grigoriev fournisse, dans un délai de deux semaines, à mon Etat-Major et au soviet de l’armée insurrectionnelle révolutionnaire d’Ukraine makhnoviste), des documents prouvant que tous les bruits qui couraient sur les pogromes commis par lui à deux ou trous reprise par lui à Elisabethgrad étaient dénués de tout fondement, étant donné que, faute de temps, je ne pouvais en vérifier moi-même la véracité. 

Cette condition fit méditer Grigoriev puis, en militaire et bon stratège, il donna tout de même son accord. Pour me prouver qu’en aucun cas il ne pouvait être pogromeur, il se recommanda de la présence auprès de lui d’un représentant ukrainien du parti Socialiste Révolutionnaire. Ensuite, tout en m’accusant d’avoir lancé un « appel » contre lui, au nom de mon Etat-major, où il avait été dénoncé comme ennemi de la révolution, pour démontrer sa bonne foi, Grigoriev me présenta plusieurs représentants politiques qui se trouvaient auprès de lui: Nicolas Kopornitsky, du parti socialiste Revolutionnaire ukrainien. 

Cela se passait au moment où je me trouvait dans les parages d’Elisabethgrad avec mon principal détachement de combat. J’estimais de mon devoir de révolutionnaire de profiter de cette circonstance pour élucider moi-même ce que l’ataman Grigoriev avait bien pu commettre lorqu’il avait occupé cette ville. Simultanément, des agents dénikiens interceptés m’apprirent que Grigoriev préparait à l’insu des travailleurs de Kherson, la coordination de ses mouvements avec l’Etat-major dénikien, en vue de cette lutte commune contre les bolcheviks. 

J’appris des habitants d’Elisabethgrad et des villages avoisinants, ainsi que de partisans des unités de Grigoriev, qu’à chaque fois qu’il avait occupé la ville, des juifs y avianet été massacrés. En sa présence et, sur mon ordre, ses partisants avaient assasiné près de deux milles Juifs, dans la fleur de la jeunesse juive: de nombreux membres de jeunesses anarchistes bolchéviques et socialistes. Certains d’entre eux avaient même été extraits de prisons pour être abattus. 

Apprenant tout cela, je déclarai immédiatement Grigoriev, l’ataman de Kherson – Socialiste révolutionnaire entre guillemets – agent de Dénikine et pogromeur public, directement responsable des actes de ses partisan contre les Juifs. 

Lors du meeting de Sentovo, le 27 juillet, Grigoriev fut présenté comme tel et exécuté sur place aux yeux de tous. Cette exécution et ses motifs ont été consigné comme suit: « Le pogromeur Grigoriev a été exécuté par les responsables makhnovistes: Batko Makhno, Sémion Karétnik et Alexis Tchoubenko. Le mouvement makhnoviste prend entièrement sur lui la responsabilité de cet acte devant l’histoire. » Ce protocole a été cosigné par les membres del’armée insurrectionnelle et les représentant du parti Socialiste révolutionnaire, dont Nicolas Kopornitsky (remarque: les sociaux-démocrates Seliansky et Kolioujny avaient complètement disparu à la suite de l’exécution de Grigoriev). 

C’est ainsi que je me suis toujours comporté envers ceux qui avaient commis des pogromes ou qui étaient en train d’en préparer. Les pillards ne furent pas épargnés non plus, que ce soit au sein de l’armée insurrectionnelle ou en dehors. C’est ce qui se produisit, par exemple, lorsqu’en août 1920 deux détachement de tendance chauvine Pétliouriste, sous le commandement Levtchenko et Matianycha, se retrouvant encerclés par nos unités, nous envoyérent des emissaires pour nous proposer de se fondre dans notre armée. L’Etat-major et moi les reçûmes et acceptâmes leur jonction; cependant, dès que nous nous aperçûmes que les éléments chauvins de ces détachements s’occupaient de pillages et professaient l’antisémitisme, nous les fusillâmes aussitôt, au village d’Averski, dans la province de Poltava. Quelques jours plus tard, leur commandant Matianycha fut également fusillé pour avoir eu un comportement provocateur dans la ville de Zinkov (province de Poltava). Son détachement fut désarmé et la majorité de ses membres renvoyés dans leurs foyers. 

En décembre 1920, le même phénomène se renouvela avec des soldats de l’Armée Rouge, lorsque nous soutînmes avec succès les attaques de la cavalerie de Boudienny et défîmes complètement la XIéme division de son armée, auprès du village de Pétrovo, dans le district d’Alexandrovsk, puis la XIVéme division de cavalerie, en faisant prisonnier, cette foi, tout son commandement et son Etat-major. De nombreux prisonniers de la XIème division exprimèrent le désir de se joindre à l’armée insurrectionnelle pour combattre les commissaires politiques autocrates, comme ils les appelaient. En traversant la région de Kherson, le village de Dobrovelitchka, dont plus de la moitié de la population était juive, certains cavaliers ex-boudiennistes ou pétliouriens, ayant connaissances au sien de leurs anciennes unités des rumeurs sur l’hostilité des makhnovistes envers les « youpins », se mirent à piller les maisons des Juifs de ce village. Dès que cela fut remarqué par des makhnovistes expérimentés, ils furent tous saisis et fusillés sur place. 

C’est ainsi que la Makhnovstshina, durant toute son existence, observa une attitude intransigeante à l’égard de l’antisémitisme et des pogromeurs; cela parcequ’elle était un mouvement authentiquement laborieux et révolutionnaire en Ukraine.

Dielo trouda, n°30-31, novembre-décembre 1927, pp.15-18.


Enquête

Sur les traces de «Makhno l’égorgeur»

Par Jean-Pierre THIBAUDAT — 25 décembre 2003 à 02:27

https://www.liberation.fr/grand-angle/2003/12/25/sur-les-traces-de-makhno-l-egorgeur_456436

Dans un ouvrage récemment réédité par Gallimard, Joseph Kessel dresse un portrait du célèbre anarchiste ukrainien des années 20 en bandit antisémite assoiffé de sang. Une version très controversée.

En 2001, Gallimard publiait dans sa collection Folio 2 euros, vouée aux textes courts, un récit de Joseph Kessel, Makhno et sa juive. En couverture, le demi-profil d’un visage barbu, l’oeil sombre, portant un bonnet d’astrakan. Patibulaire mais presque. En quatrième de couverture, il est dit que ce court récit met en scène le «bandit Makhno, célèbre pour sa cruauté et sa soif de sang» et «une jeune fille juive» tout en «pureté» qui, lui résistant, finit par faire naître l’amour dans le coeur du «cruel Makhno». L’écrivain journaliste utilise un procédé romanesque habituel : au petit matin, sur une banquette de moleskine d’un café où des émigrés de «la vaste Russie» ont leurs habitudes, l’un d’eux, se présentant comme «l’un de ses lieutenants», raconte Makhno.

Le portrait est impitoyable. L’homme rapporte sa naissance dans le village ukrainien de Champ-la-Noce, sa jeunesse turbulente qui le conduit à faire de «la propagande anarchiste parmi les paysans» et bientôt, du côté de 1905, à diriger une «bande» qui pille les riches. Arrêté, Makhno prend pour dix ans de Sibérie. Jusque-là, tout va bien. Mais en 1917, amnistié, il revient chez lui avec «la haine pour tout, la vengeance qui s’offre, la joie mêlée de rage». Le voici à la tête d’une petite armée, il fait la guerre aux Allemands, à l’armée Blanche, aux Bolcheviks, s’allie avec les uns contre les autres, «trahit et assassine, massacre les juifs, les bourgeois, les officiers, les commissaires, bref, pendant deux années, terrorise l’Ukraine entière par son audace, sa cruauté, sa rapidité de manoeuvre et sa félonie». Et puis ce clou du spectacle : «Makhno n’aimait pas les juifs. Si tuer des orthodoxes lui était un simple plaisir, massacrer les juifs lui apparaissait comme un véritable devoir. Il l’accomplissait avec zèle.» Et le lieutenant d’ajouter : «Combien en avons-nous mis à sac de ces petits villages youpins, passant au fil de l’épée les hommes, éventrant les femmes, brisant les crânes d’enfants contre les murs.».

«Guérillero anarchiste»

Peu après la sortie du Folio, Hélène Chatelain l’achète et reste stupéfaite. D’ascendance russe, elle est l’auteure d’un film de six heures sur le goulag et d’un autre sur les traces d’un homme qu’elle a recherché en Ukraine : un certain Makhno. Jean-Louis Paul, fondateur des Editions Ressouvenances et éditeur d’un livre signé Makhno, scandalisé, parle à propos de Kessel de «calomnie». C’est que l’histoire du véritable Makhno, grande figure de l’histoire ukrainienne des années 20, est loin du portrait du bandit sanguinaire antisémite qu’en dresse l’auteur des Cavaliers. Or le Folio n’en dit rien.

Qui est donc Nestor Ivanitch Makhno ? Le grand dictionnaire Robert le présente comme un «guérillero anarchiste ukrainien» qui, après octobre 1917, «organisa les masses paysannes du sud de l’Ukraine pour lutter contre les troupes d’occupation allemandes et autrichiennes», mais aussi contre les forces blanches, recevant l’aide de l’armée Rouge de Trotski avant que cette dernière ne se retourne contre les «insurgés anarchistes» dirigés par Makhno. Et le Robert de conclure : «On a pu voir depuis dans la « makhnovchtchina » le type du mouvement indépendant des masses paysannes et la préfiguration de la guerre de guérilla.» Voline, dans la Révolution inconnue (1), et Archinov, auteur de la Makhnovchtchina (2) ­ qui furent l’un et l’autre des compagnons de combat de l’anarchiste ukrainien ­, Makhno lui même dans la Révolution russe en Ukraine, réédité en 2003 en fac-similé (3), et enfin son plus récent biographe, Alexandre Skirda (4), nous en disent plus.

«Point de ralliement des insurgés»

Makhno est né en 1889 à Gouliaïpole, chef-lieu de canton à l’est de l’Ukraine, dans une famille de paysans pauvres. Son père meurt lorsqu’il a dix mois, sa mère élève seule ses cinq fils. A 14 ans il est placé comme garçon de ferme, puis travaille comme fondeur dans l’une des deux usines de Gouliaïpole. La révolution de 1905 l’éveille à la politique. Un groupe d’anarchistes locaux chasse en Makhno «les derniers restes du moindre esprit de servilité et de soumission à une autorité quelconque». Il devient et restera anarchiste. Le groupe multiplie les «actions terroristes» et les «expropriations» de bourgeois, pour reprendre la future phraséologie soviétique sur Makhno.

En 1908, avec une partie de son groupe, il est arrêté par la police du tsar. Après neuf ans de détention à Boutyrki, la prison centrale de Moscou (et non en Sibérie comme le romance Kessel), on le libère, comme les autres détenus politiques, à la faveur des événements insurrectionnels de 1917. Il revient à Gouliaïpole, y fonde un syndicat des ouvriers agricoles, devient président du soviet local. Au Congrès des soviets de la région, il propose de donner aux propriétaires, aux koulaks (paysans riches) et aux simples paysans une même part de terre et de biens. Proposition adoptée. Cet aspect social et civique de Makhno, à rebours des diktats soviétiques, est passé sous silence par le Robert. Très vite, Makhno et son groupe comprennent que «le mouvement anarchiste des villes» ne convient pas pour la campagne ukrainienne : «Nous ne devions donc compter sur personne, au cours de cette période de la révolution, pour aider la campagne asservie à se diriger.»

Quand les armées austro-allemandes envahissent l’Ukraine, Makhno prend la tête d’un bataillon de paysans et d’ouvriers qui multiplie les coups d’éclat. Il fait fusiller les officiers ennemis mais rend leur liberté aux soldats. Sa réputation grandit. «Bientôt, Makhno devint le point de ralliement de tous les insurgés», écrit Voline. Les forces d’occupation sont repoussées et Makhno triomphe, par ruse, de l’armée de Pietloura, leader d’une bourgeoisie nationaliste ukrainienne.

C’est alors que, six mois durant, jusqu’en juin 1919, Gouliaïpole vit sans pouvoir politique. Une première commune libre est organisée, baptisée «Rosa-Luxembourg», puis une seconde, et une troisième basées sur un principe non-autoritaire. Un temps de grâce où l’utopie prend corps et qui sera évidemment oublié par la dernière édition de la Grande Encyclopédie soviétique (1975), qui admet tout de même «sa grande popularité parmi les paysans», avant de ternir son image : «en 1921, les détachements de Makhno se transforment définitivement en bandes de pillards et de criminels.» Les sources de Kessel seront du même acabit.

L’Encyclopédie soviétique conclut : «Le 26 août 1921, il s’enfuit en Roumanie ; il passe en Pologne en 1922 et se retrouve en France en 1923», ce qui est exact aux dates près (Makhno rejoint sa femme et sa fille à Paris en avril 1925). C’est un homme blessé (physiquement) qui, avant de partir, tient un superbe discours, le 17 juillet 1921 : «Le communisme auquel nous aspirions suppose qu’il y ait la liberté individuelle, l’égalité, l’autogestion, l’initiative, la création, l’abondance […].» (5)

«Pogromeur de juifs»

Tandis que Makhno, à la santé chancelante, aidé financièrement par le mouvement libertaire, écrit ses mémoires au 18 rue Jarry, à Vincennes, Kessel, en 1926, publie Makhno et sa juive. La source de l’écrivain d’origine russe et juive : un «document» publié en 1922 par un officier blanc, Guérassimenko, qui sera expulsé de Tchécoslovaquie en 1924 pour espionnage en faveur des bolcheviks. Les amis de Makhno réagissent. Kessel apprend alors que son héros vit à deux pas de chez lui.

Mais persiste. Réunissant en 1927 trois récits, dont celui consacré à Makhno, dans les Coeurs purs (6), Kessel les présente comme «véridiques», précisant de façon ambiguë «selon la lettre ou selon l’esprit.» Il dit avoir appris que Makhno vivrait à Paris et qu’il aurait «paraît-il proféré à [son] égard quelques menaces pour l’avoir osé peindre à vif et, à son avis, faussement». Kessel cite alors une nouvelle source, un article signé Abatov, publié à Berlin en 1922. Le journaliste (monarchiste) décrit la prise d’une ville par Makhno, ce dernier apparaît à la fois généreux et brutal. Kessel, qui aimait pourtant les aventuriers de tous poils, ne semble jamais avoir été curieux de rencontrer «Makhno l’égorgeur» (7), comme il le surnomme dans l’avant-propos des Coeurs purs. Ce dernier, il est vrai, lui répond vertement. Et, dans un «appel aux juifs», demande qu’on lui rapporte les faits exacts qui prouveraient qu’il aurait été «un pogromeur de juifs» et que le mouvement de libération qu’il a dirigé aurait été «antisémite». Certes, Makhno ne fut pas toujours un ange, comme le rapporte Voline, mais sur la question de l’antisémitisme tout ce qu’on lui a reproché relève de la manipulation et de l’intox.

Quand Makhno meurt à l’hôpital Tenon le 27 juillet 1934 (l’urne est au Père-Lachaise), le correspondant du Temps à Moscou ironise : «Les journaux soviétiques n’ont pas trouvé de place pour consacrer au chef anarchiste un article nécrologique, ni même une seule ligne en bas de leur sixième page. Et d’ajouter : Les historiens de l’avenir lui feront la place qui lui revient parmi les artisans de la révolution.»

Informées de toute cette histoire, et se rangeant aux «arguments historiques et littéraires» des défenseurs de la mémoire de Makhno, les Editions Gallimard envisageaient l’ajout d’un avertissement au lecteur à la faveur d’une réimpression. Makhno et sa juive a été réimprimé cette année. Sans le moindre avertissement.

Ajoutons que Makhno n’a pas épousé à l’église une jeune juive convertie à la religion orthodoxe nommée Sonia comme le romance encore Kessel. Il a eu pour compagne Galina, une institutrice révolutionnaire rencontrée à Gouliaïpole. Une fille est née, Hélène. En 1943, le STO envoie Hélène en Allemagne, sa mère la rejoint, les autorités soviétiques les arrêtent en 1945 : huit ans de goulag pour l’une, relégation pour l’autre à Djamboula, au Kazakhstan alors soviétique, où elles finiront par se retrouver. Galina y meurt en 1978 et sa fille en 1993.

Reste à publier en traduction française bien des écrits de Makhno. Pourquoi pas chez Gallimard ?

(1) Editions Verticales, 1997.

(2) Editions Spartacus, 2000.

(3) Editions Ressouvenances, 2003.

(4) Nestor Makhno, le cosaque libertaire, Editions de Paris Max Chaleil, 1999.

(5) Mémoires de Victor Belach, successeur de Makhno après son départ, cité par Skirda.

(6) Réédité en Folio en 1987.

(7) Yves Courrière n’en dit rien dans son épaisse biographie (Plon) et parle de Makhno comme de l’«organisateur des plus terribles pogromes qui aient ensanglanté l’Ukraine».

Jean-Pierre THIBAUDAT


Makhno et l’antisémitisme (Voline, La Révolution inconnue, 1947)

Une diffamation particulièrement ignoble fut lancée, entre autres, contre le mouvement makhnoviste en général et contre Makhno personnellement. Elle est répétée par de nombreux auteurs de tous camps et par des bavards de tout acabit. Les uns la répandent intentionnellement. D’autres – la plupart – la répètent, sans avoir le scrupule de contrôler les  » on-dit  » et d’examiner les faits de plus près.

On prétend que les makhnovistes, et Makhno lui-même, étaient imprégnés d’esprit antisémite , qu’ils poursuivaient et massacraient les Juifs, qu’ils favorisaient et même organisaient des pogromes. Les plus prudents reprochent à Makhno d’avoir été un antisémite  » caché « , d’avoir toléré,  » fermé les yeux  » sinon sympathisé avec les actes d’antisémitisme commis par  » ses bandes « .

Nous pourrions couvrir des dizaines de pages en apportant des preuves massives, irréfutables, de la fausseté de ces assertions. Nous pourrions citer des articles et des proclamations de Makhno et du Conseil des insurgés révolutionnaires contre cette honte de l’humanité qu’est l’antisémitisme. Nous pourrions raconter quelques actes de répression spontanée exercée par Makhno lui-même ou par d’autres makhnovistes, contre la moindre manifestation d’un esprit antisémite (de la part de quelques malheureux isolés, égarés) dans l’armée et parmi la population. (Dans ces cas, Makhno n’hésitait pas à réagir sur-le-champ personnellement et violemment, comme le ferait n’importe quel citoyen devant une injustice, un crime ou une violence flagrante.)

L’une des raisons de l’exécution de Grigorieff par les makhnovistes fut son antisémitisme et l’immense pogrome antijuif qu’il avait organisé à Elisabethgrad et qui coûta la vie à près de 3.000 personnes.

L’une des raisons du renvoi des anciens partisans de Grigorieff, incorporés tout d’abord dans l’armée insurrectionnelle, fut l’esprit antisémite que leur ancien chef avait réussi à leur inculquer.

Nous pourrions citer tonte une série de faits analogues et donner des documents authentiques prouvant abondamment le contraire de ce qui est insinué par les calomniateurs et soutenu par des gens sans scrupule. Pierre Archinoff en cite un certain nombre. Nous ne croyons pas utile de les répéter ici ni de nous étendre trop sur ce sujet, ce qui nous demanderait beaucoup de place. Et, d’ailleurs tout ce que nous avons dit du mouvement insurrectionnel démontre assez l’absurdité de l’accusation.

Notons sommairement quelques vérités essentielles :

1° Un rôle assez important fut tenu dans l’armée makhnoviste par des révolutionnaires d’origine juive.

2° Quelques membres de la Commission d’éducation et de propagande furent des Juifs.

3° A part les nombreux combattants juifs dans les diverses unités de l’armée, il y avait une batterie servie uniquement par des artilleurs juifs et un détachement d’infanterie juif.

4° Les colonies juives d’Ukraine fournirent à l’armée makhnoviste de nombreux volontaires.

5° D’une façon générale, la population juive, très nombreuse en Ukraine, prenait une part active et fraternelle à toute l’activité du mouvement. Les colonies agricoles juives, disséminées dans les districts de Marioupol, de Berdiansk, d’Alexandrovsk, etc., participaient aux assemblées régionales des paysans, des ouvriers et des partisans ; ils envoyaient leurs délégués au Conseil Révolutionnaire Militaire régional.

6° Les Juifs riches et réactionnaires eurent certainement à souffrir de l’armée makhnoviste, non pas en tant que Juifs, mais uniquement en tant que contre-révolutionnaires, de même que les réactionnaires non Juifs.

Ce que je tiens à reproduire ici, c’est le témoignage autorisé de l’éminent écrivain et historien juif, M. Tchérikover, avec qui j’eus l’occasion de m’entretenir de toutes ces questions, il y a quelques années, à Paris.

M. Tchérikover n’est ni révolutionnaire ni anarchiste. Il est simplement un historien scrupuleux, méticuleux, objectif. Depuis des années, il s’était spécialisé dans les recherches sur les persécutions des Juifs, sur les pogromes en Russie. Il a publié sur ce sujet des oeuvres fondamentales extraordinairement documentées et précises. Il recevait des témoignages, des documents, des récits, des précisions, des photographies, etc., de tous les coins du monde. Il a entendu des centaines de dépositions, officielles et privées. Et il contrôlait rigoureusement tous les faits signalés, avant d’en faire usage.

Voilà ce qu’il répondit, textuellement, à ma question s’il savait quelque chose de précis sur l’attitude de l’armée makhnoviste et de Makhno lui-même, particulièrement à l’égard de la population juive :

– J’ai eu, en effet, me dit-il, à m’occuper de cette question à plusieurs reprises. Voilà ma conclusion, sous réserve des témoignages exacts qui pourront m’arriver dans l’avenir : une armée est toujours une armée, quelle qu’elle soit. Toute armée commet, fatalement, des actes blâmables et répréhensibles, car il est matériellement impossible de contrôler et de surveiller chaque individu composant ces masses d’hommes arrachés à la vie saine et normale, lancés dans une existence et placés dans une ambiance qui déchaîne les mauvais instincts, autorise l’emploi de la violence et, très souvent, permet l’impunité. Vous le savez certainement aussi bien que moi. L’armée makhnoviste ne fait pas exception à cette règle. Elle a commis, elle aussi, des actes répréhensibles par-ci par-là. Mais – c’est important pour vous, et j’ai le plaisir de pouvoir vous le dire en toute certitude – dans l’ensemble, l’attitude de l’armée de Makhno n’est pas à comparer avec celle des autres armées qui ont opéré en Russie pendant les événements de 1917-1921. Je puis vous certifier deux faits, d’une façon absolument formelle :

1° Il est incontestable quel parmi toutes ces armées, y compris l’Armée Rouge, c’est l’armée de Makhno qui s’est comportée le mieux à l’égard de la population civile en général et de la population juive en particulier. J’ai là-dessus de nombreux témoignages irréfutables. La proportion des plaintes justifiées contre l’armée makhnoviste, en comparaison avec d’autres, est de peu d’importance.

2° Ne parlons pas des pogromes soi-disant organisés ou favorisés par Makhno lui-même. C’est une calomnie ou une erreur. Rien de cela n’existe.

Quant à l’armée makhnoviste comme telle, j’ai eu des indications et des dénonciations précises à ce sujet. Mais, jusqu’à ce jour au moins, chaque fois que j’ai voulu contrôler les faits, j’ai été obligé de constater qu’à la date indiquée aucun détachement makhnoviste ne pouvait se trouver au lieu indiqué , toute l’armée se trouvant loin de là. Cherchant des précisions, j’établissais ce fait, chaque fois, avec une certitude absolue : au lieu et à la date du pogrome, aucun détachement makhnoviste n’opérait ni ne se trouvait dans les parages. Pas une fois je ne pus constater la présence d’une unité makhnoviste à l’endroit eu un pogrome juif eut lieu. Par conséquent le pogrome ne fut pas l’oeuvre des makhnovistes.

Ce témoignage, absolument impartial et précis, est d’une importance capitale.

I1 confirme, entre autres, un fait que nous avons déjà signalé : la présence des bandes qui, commettant toutes sortes de méfaits et ne dédaignant pas les  » profits  » d’un pogrome juif, se couvraient du nom des  » makhnovistes « . Seul un examen scrupuleux pouvait établir la confusion. Et il est hors de doute que, dans certains cas, la population elle-même était induite en erreur.

Et voici, avec son importance, un fait que le lecteur ne doit jamais perdre de vue.

Le mouvement  » makhnoviste  » fut loin d’être le seul mouvement révolutionnaire des masses en Ukraine. Ce ne fut que le mouvement le plus important, le plus conscient, le plus profondément populaire et révolutionnaire. D’autres mouvements du même type – moins vastes, moins nets, moins organisés – surgissaient constamment ça et là jusqu’au jour où le dernier cri libre fut étouffé par les bolcheviks : tel fut, par exemple, le mouvement dit  » des verts « , dont la presse étrangère donna des échos et que l’on confond souvent avec le mouvement makhnoviste.

Moins conscients de leur véritable tâche que les insurgés de Goulaï-Polé, les combattants de ces diverses formations armées commettaient fréquemment des écarts et des excès regrettables. Et, très souvent, le mouvement makhnoviste (il avait  » bon dos « ) supportait les conséquences de cette inconduite.

Les bolcheviks reprochaient aux makhnovistes, entre autres, de ne pas avoir su réduire  » ces diverses bandes chaotiques « , les englober dans un seul mouvement, les organiser, etc. Ce reproche fut un des exemples de l’hypocrisie bolcheviste. En réalité, ce qui inquiétait le plus le gouvernement soviétique, c’était, justement, l’éventualité d’un rassemblement de toutes les forces populaires révolutionnaires de l’Ukraine sous l’égide du mouvement makhnoviste. Aussi, les bolcheviks firent-ils leur possible pour l’empêcher. Après cela, reprocher aux makhnovistes de ne pas avoir su réaliser ce ralliement revient à reprocher à quelqu’un de ne pas pouvoir marcher après qu’on lui a lié les pieds.

Les makhnovistes auraient certainement fini par réunir sous leur étendard tous les mouvements populaires révolutionnaires du pays. C’était d’autant plus sûr que chacun de ces divers mouvements prêtait l’oreille à tout ce qui se passait dans le camp makhnoviste, considérant ce mouvement comme le plus important et puissant. Ce ne fut vraiment pas de leur faute si les makhnovistes ne purent remplir cette tâche dont la réalisation aurait pu changer la face des événements.

D’une façon générale, les insurgés makhnovistes – et aussi toute la population de la région insurgée et même au-delà – ne faisaient aucun cas de la nationalité des travailleurs.

Dès le début, le mouvement connu sous le nom de  » Makhnovtchina  » embrassa les masses pauvres, de toutes nationalités, habitant la région. La majeure partie consistait, naturellement, en paysans de nationalité ukrainienne. Six à huit pour cent étaient des travailleurs d’origine grand russienne. Venaient ensuite les Grecs, les Juifs, etc.

 » Paysans, ouvriers et partisans – lisons-nous dans une proclamation makhnoviste du mois de mai 1919 – vous savez que les travailleurs de toutes nationalités : Russes. Juifs, Polonais, Allemands, Arméniens, etc., croupissent tout pareillement dans l’abîme de la misère. Vous savez combien d’honnêtes et vaillants militants révolutionnaires juifs ont donné leur vie au cours de la lutte pour la Liberté. La Révolution et l’honneur des travailleurs nous obligent, tous, à crier aussi haut que nous le pouvons que nous faisons la guerre à un ennemi commun : au Capital et au principe de l’Autorité, qui oppriment également tous les travailleurs, qu’ils soient de nationalité russe, polonaise, juive ou autre. Nous devons proclamer partout que nos ennemis sont les exploiteurs et les oppresseurs de toutes nationalités : le fabricant russe, le maître de forges allemand, le banquier juif, le propriétaire foncier polonais… La bourgeoisie de tous les pays et de toutes les nationalités s’est unifiée pour une lutte acharnée contre la Révolution, contre les masses laborieuses de tout l’univers et de toutes les nationalités. « 

Formé par les exploités et fondu en une seule force par l’union naturelle des travailleurs, le mouvement makhnoviste fut imprégné, dès ses débuts, d’un sentiment profond de fraternité de tous les peuples. Pas un instant il ne fit appel aux sentiments nationaux ou  » patriotiques « . Toute la lutte des makhnovistes contre le bolchevisme fut menée uniquement au nom des droits et des intérêts du Travail. Les préjugés nationaux n’avaient aucune prise sur la Makhnovtchina. Jamais personne ne s’intéressa à la nationalité de tel ou tel combattant, ni ne s’en inquiéta.

D’ailleurs, la véritable Révolution change fondamentalement les individus et les masses. A condition que ce soient effectivement les masses elles-mêmes qui la réalisent, à condition que leur liberté de chercher et d’agir reste intacte, à condition qu’on ne réussisse pas à leur barrer la route, l’élan des masses en révolution est illimité. Et l’on voit alors avec quelle simplicité, avec quelle facilité cet élan naturel emporte tous les préjugés, toutes les notions artificielles, tous les fantômes, pourtant amoncelés depuis des millénaires : fantôme national, épouvantail religieux, chimère autoritaire.


Victor Serge sur Makhno et la Makhnochtchina (La pensée anarchiste, 1938)

Nestor Makhno se révéla une des plus remarquables figures populaires de la révolution russe : chef des gens de la terre, organisateur d’une armée unique en son genre, libertaire, quoique rudement disciplinée, dictateur à sa façon et dénonçant sans cesse l’autorité comme le pire mal ; créateur d’une stratégie audacieuse qui lui permit de battre tour à tour les vieux généraux chevronnés, élèves des anciennes écoles de guerre, et les jeunes généraux rouges ; créateur d’une technique nouvelle de la guerre des partisans, dont l’attelage, cabriolet ou charrette – la tatchanka des campagnes petites-russiennes – portant une mitrailleuse, était un des instruments. La confédération anarchiste du Tocsin (Nabat) avec Voline, Archinov, Aaron Baron, Rybine (Zonov) donnait au mouvement l’impulsion idéologique. L’armée noire de Makhno a souvent été accusée d’antisémitisme. Des excès antisémites, il y en eut en Ukraine sous tous les drapeaux : il n’y en eut pas où les Noirs furent réellement maîtres de leur mouvement, les auteurs soviétiques ont dû le reconnaître. On s’est plu, dans des publications communistes, à dénoncer ce mouvement comme ayant été celui des paysans cossus. C’est faux. Un travail assez consciencieux fait sous l’égide de la commission d’histoire du parti communiste de l’URSS établit que les paysans pauvres et moyens formaient le gros des troupes de Makhno [1].On a reproché à ce mouvement son caractère désordonné et ses excès ; on l’a qualifié de « banditisme ». Les mêmes reproches doivent à tout aussi bon droit être adressés à tous les mouvements qui se disputèrent l’Ukraine : pas un ne fut pur d’excès.

[1] Koubanine : Le mouvement Makhno (en russe, Librairie de l’État – En Français : Archinov : Histoire du mouvement makhnoviste (Libertaire). L’auteur de ce livre, ancien compagnon de Makhno, s’est rallié à Staline en 1935.