Makhno et l’antisémitisme (Voline, La Révolution inconnue, 1947)

Une diffamation particulièrement ignoble fut lancée, entre autres, contre le mouvement makhnoviste en général et contre Makhno personnellement. Elle est répétée par de nombreux auteurs de tous camps et par des bavards de tout acabit. Les uns la répandent intentionnellement. D’autres – la plupart – la répètent, sans avoir le scrupule de contrôler les  » on-dit  » et d’examiner les faits de plus près.

On prétend que les makhnovistes, et Makhno lui-même, étaient imprégnés d’esprit antisémite , qu’ils poursuivaient et massacraient les Juifs, qu’ils favorisaient et même organisaient des pogromes. Les plus prudents reprochent à Makhno d’avoir été un antisémite  » caché « , d’avoir toléré,  » fermé les yeux  » sinon sympathisé avec les actes d’antisémitisme commis par  » ses bandes « .

Nous pourrions couvrir des dizaines de pages en apportant des preuves massives, irréfutables, de la fausseté de ces assertions. Nous pourrions citer des articles et des proclamations de Makhno et du Conseil des insurgés révolutionnaires contre cette honte de l’humanité qu’est l’antisémitisme. Nous pourrions raconter quelques actes de répression spontanée exercée par Makhno lui-même ou par d’autres makhnovistes, contre la moindre manifestation d’un esprit antisémite (de la part de quelques malheureux isolés, égarés) dans l’armée et parmi la population. (Dans ces cas, Makhno n’hésitait pas à réagir sur-le-champ personnellement et violemment, comme le ferait n’importe quel citoyen devant une injustice, un crime ou une violence flagrante.)

L’une des raisons de l’exécution de Grigorieff par les makhnovistes fut son antisémitisme et l’immense pogrome antijuif qu’il avait organisé à Elisabethgrad et qui coûta la vie à près de 3.000 personnes.

L’une des raisons du renvoi des anciens partisans de Grigorieff, incorporés tout d’abord dans l’armée insurrectionnelle, fut l’esprit antisémite que leur ancien chef avait réussi à leur inculquer.

Nous pourrions citer tonte une série de faits analogues et donner des documents authentiques prouvant abondamment le contraire de ce qui est insinué par les calomniateurs et soutenu par des gens sans scrupule. Pierre Archinoff en cite un certain nombre. Nous ne croyons pas utile de les répéter ici ni de nous étendre trop sur ce sujet, ce qui nous demanderait beaucoup de place. Et, d’ailleurs tout ce que nous avons dit du mouvement insurrectionnel démontre assez l’absurdité de l’accusation.

Notons sommairement quelques vérités essentielles :

1° Un rôle assez important fut tenu dans l’armée makhnoviste par des révolutionnaires d’origine juive.

2° Quelques membres de la Commission d’éducation et de propagande furent des Juifs.

3° A part les nombreux combattants juifs dans les diverses unités de l’armée, il y avait une batterie servie uniquement par des artilleurs juifs et un détachement d’infanterie juif.

4° Les colonies juives d’Ukraine fournirent à l’armée makhnoviste de nombreux volontaires.

5° D’une façon générale, la population juive, très nombreuse en Ukraine, prenait une part active et fraternelle à toute l’activité du mouvement. Les colonies agricoles juives, disséminées dans les districts de Marioupol, de Berdiansk, d’Alexandrovsk, etc., participaient aux assemblées régionales des paysans, des ouvriers et des partisans ; ils envoyaient leurs délégués au Conseil Révolutionnaire Militaire régional.

6° Les Juifs riches et réactionnaires eurent certainement à souffrir de l’armée makhnoviste, non pas en tant que Juifs, mais uniquement en tant que contre-révolutionnaires, de même que les réactionnaires non Juifs.

Ce que je tiens à reproduire ici, c’est le témoignage autorisé de l’éminent écrivain et historien juif, M. Tchérikover, avec qui j’eus l’occasion de m’entretenir de toutes ces questions, il y a quelques années, à Paris.

M. Tchérikover n’est ni révolutionnaire ni anarchiste. Il est simplement un historien scrupuleux, méticuleux, objectif. Depuis des années, il s’était spécialisé dans les recherches sur les persécutions des Juifs, sur les pogromes en Russie. Il a publié sur ce sujet des oeuvres fondamentales extraordinairement documentées et précises. Il recevait des témoignages, des documents, des récits, des précisions, des photographies, etc., de tous les coins du monde. Il a entendu des centaines de dépositions, officielles et privées. Et il contrôlait rigoureusement tous les faits signalés, avant d’en faire usage.

Voilà ce qu’il répondit, textuellement, à ma question s’il savait quelque chose de précis sur l’attitude de l’armée makhnoviste et de Makhno lui-même, particulièrement à l’égard de la population juive :

– J’ai eu, en effet, me dit-il, à m’occuper de cette question à plusieurs reprises. Voilà ma conclusion, sous réserve des témoignages exacts qui pourront m’arriver dans l’avenir : une armée est toujours une armée, quelle qu’elle soit. Toute armée commet, fatalement, des actes blâmables et répréhensibles, car il est matériellement impossible de contrôler et de surveiller chaque individu composant ces masses d’hommes arrachés à la vie saine et normale, lancés dans une existence et placés dans une ambiance qui déchaîne les mauvais instincts, autorise l’emploi de la violence et, très souvent, permet l’impunité. Vous le savez certainement aussi bien que moi. L’armée makhnoviste ne fait pas exception à cette règle. Elle a commis, elle aussi, des actes répréhensibles par-ci par-là. Mais – c’est important pour vous, et j’ai le plaisir de pouvoir vous le dire en toute certitude – dans l’ensemble, l’attitude de l’armée de Makhno n’est pas à comparer avec celle des autres armées qui ont opéré en Russie pendant les événements de 1917-1921. Je puis vous certifier deux faits, d’une façon absolument formelle :

1° Il est incontestable quel parmi toutes ces armées, y compris l’Armée Rouge, c’est l’armée de Makhno qui s’est comportée le mieux à l’égard de la population civile en général et de la population juive en particulier. J’ai là-dessus de nombreux témoignages irréfutables. La proportion des plaintes justifiées contre l’armée makhnoviste, en comparaison avec d’autres, est de peu d’importance.

2° Ne parlons pas des pogromes soi-disant organisés ou favorisés par Makhno lui-même. C’est une calomnie ou une erreur. Rien de cela n’existe.

Quant à l’armée makhnoviste comme telle, j’ai eu des indications et des dénonciations précises à ce sujet. Mais, jusqu’à ce jour au moins, chaque fois que j’ai voulu contrôler les faits, j’ai été obligé de constater qu’à la date indiquée aucun détachement makhnoviste ne pouvait se trouver au lieu indiqué , toute l’armée se trouvant loin de là. Cherchant des précisions, j’établissais ce fait, chaque fois, avec une certitude absolue : au lieu et à la date du pogrome, aucun détachement makhnoviste n’opérait ni ne se trouvait dans les parages. Pas une fois je ne pus constater la présence d’une unité makhnoviste à l’endroit eu un pogrome juif eut lieu. Par conséquent le pogrome ne fut pas l’oeuvre des makhnovistes.

Ce témoignage, absolument impartial et précis, est d’une importance capitale.

I1 confirme, entre autres, un fait que nous avons déjà signalé : la présence des bandes qui, commettant toutes sortes de méfaits et ne dédaignant pas les  » profits  » d’un pogrome juif, se couvraient du nom des  » makhnovistes « . Seul un examen scrupuleux pouvait établir la confusion. Et il est hors de doute que, dans certains cas, la population elle-même était induite en erreur.

Et voici, avec son importance, un fait que le lecteur ne doit jamais perdre de vue.

Le mouvement  » makhnoviste  » fut loin d’être le seul mouvement révolutionnaire des masses en Ukraine. Ce ne fut que le mouvement le plus important, le plus conscient, le plus profondément populaire et révolutionnaire. D’autres mouvements du même type – moins vastes, moins nets, moins organisés – surgissaient constamment ça et là jusqu’au jour où le dernier cri libre fut étouffé par les bolcheviks : tel fut, par exemple, le mouvement dit  » des verts « , dont la presse étrangère donna des échos et que l’on confond souvent avec le mouvement makhnoviste.

Moins conscients de leur véritable tâche que les insurgés de Goulaï-Polé, les combattants de ces diverses formations armées commettaient fréquemment des écarts et des excès regrettables. Et, très souvent, le mouvement makhnoviste (il avait  » bon dos « ) supportait les conséquences de cette inconduite.

Les bolcheviks reprochaient aux makhnovistes, entre autres, de ne pas avoir su réduire  » ces diverses bandes chaotiques « , les englober dans un seul mouvement, les organiser, etc. Ce reproche fut un des exemples de l’hypocrisie bolcheviste. En réalité, ce qui inquiétait le plus le gouvernement soviétique, c’était, justement, l’éventualité d’un rassemblement de toutes les forces populaires révolutionnaires de l’Ukraine sous l’égide du mouvement makhnoviste. Aussi, les bolcheviks firent-ils leur possible pour l’empêcher. Après cela, reprocher aux makhnovistes de ne pas avoir su réaliser ce ralliement revient à reprocher à quelqu’un de ne pas pouvoir marcher après qu’on lui a lié les pieds.

Les makhnovistes auraient certainement fini par réunir sous leur étendard tous les mouvements populaires révolutionnaires du pays. C’était d’autant plus sûr que chacun de ces divers mouvements prêtait l’oreille à tout ce qui se passait dans le camp makhnoviste, considérant ce mouvement comme le plus important et puissant. Ce ne fut vraiment pas de leur faute si les makhnovistes ne purent remplir cette tâche dont la réalisation aurait pu changer la face des événements.

D’une façon générale, les insurgés makhnovistes – et aussi toute la population de la région insurgée et même au-delà – ne faisaient aucun cas de la nationalité des travailleurs.

Dès le début, le mouvement connu sous le nom de  » Makhnovtchina  » embrassa les masses pauvres, de toutes nationalités, habitant la région. La majeure partie consistait, naturellement, en paysans de nationalité ukrainienne. Six à huit pour cent étaient des travailleurs d’origine grand russienne. Venaient ensuite les Grecs, les Juifs, etc.

 » Paysans, ouvriers et partisans – lisons-nous dans une proclamation makhnoviste du mois de mai 1919 – vous savez que les travailleurs de toutes nationalités : Russes. Juifs, Polonais, Allemands, Arméniens, etc., croupissent tout pareillement dans l’abîme de la misère. Vous savez combien d’honnêtes et vaillants militants révolutionnaires juifs ont donné leur vie au cours de la lutte pour la Liberté. La Révolution et l’honneur des travailleurs nous obligent, tous, à crier aussi haut que nous le pouvons que nous faisons la guerre à un ennemi commun : au Capital et au principe de l’Autorité, qui oppriment également tous les travailleurs, qu’ils soient de nationalité russe, polonaise, juive ou autre. Nous devons proclamer partout que nos ennemis sont les exploiteurs et les oppresseurs de toutes nationalités : le fabricant russe, le maître de forges allemand, le banquier juif, le propriétaire foncier polonais… La bourgeoisie de tous les pays et de toutes les nationalités s’est unifiée pour une lutte acharnée contre la Révolution, contre les masses laborieuses de tout l’univers et de toutes les nationalités. « 

Formé par les exploités et fondu en une seule force par l’union naturelle des travailleurs, le mouvement makhnoviste fut imprégné, dès ses débuts, d’un sentiment profond de fraternité de tous les peuples. Pas un instant il ne fit appel aux sentiments nationaux ou  » patriotiques « . Toute la lutte des makhnovistes contre le bolchevisme fut menée uniquement au nom des droits et des intérêts du Travail. Les préjugés nationaux n’avaient aucune prise sur la Makhnovtchina. Jamais personne ne s’intéressa à la nationalité de tel ou tel combattant, ni ne s’en inquiéta.

D’ailleurs, la véritable Révolution change fondamentalement les individus et les masses. A condition que ce soient effectivement les masses elles-mêmes qui la réalisent, à condition que leur liberté de chercher et d’agir reste intacte, à condition qu’on ne réussisse pas à leur barrer la route, l’élan des masses en révolution est illimité. Et l’on voit alors avec quelle simplicité, avec quelle facilité cet élan naturel emporte tous les préjugés, toutes les notions artificielles, tous les fantômes, pourtant amoncelés depuis des millénaires : fantôme national, épouvantail religieux, chimère autoritaire.

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