Répression de l’anarchisme dans la Russie des soviets

Première édition : Groupe des anarchistes russes exilés en Allemagne, Berlin, 1923

Réédition : CNT-AIT, Toulouse, 1991

Première publication sur internet : samedi 14 octobre 2006 (http://sipncntait.free.fr/article_175.html)

Préface

Depuis longtemps déjà, des informations parvinrent à l’étranger – d’abord sourdes et intermittentes et par la suite de plus en plus précises et suivies – sur les persécutions effroyables de l’idée anarchiste, de ses apôtres et militants en Russie soviétique.

Depuis longtemps déjà, ces informations et des faits sont cités dans la presse libertaire, dans laquelle les camarades exprimèrent maintes fois leur étonnement et leur indignation.

D’autres camarades refusèrent de prêter foi aux faits cités ou cherchèrent à les atténuer ou à les justifier. Mais la vie allait toujours, et avec elle – malgré tous les obstacles dressés par le gouvernement et la presque impossibilité de faire passer à travers ces barrières l’impartiale vérité à l’étranger – cette vérité fidèle se faisait peu à peu jour.

Les camarades et les ouvriers des divers pays savent qu’au printemps de cette année arrivèrent en exil quelques anarchistes expulsés de Russie par le gouvernement des Soviets (après une longue réclusion, dix jours de grève de la faim et une libération forcée). D’autres, traqués avec acharnement, réussirent à s’enfuir du pays.

Naturellement, comme ils se trouvaient, hors de Russie, au sein d’un prolétariat avide de connaître la vérité sur l’actualité russe, ces camarades considérèrent comme leur premier devoir de divulguer cette vérité et autant que possible de mettre à la lumière tous les côté de la période révolutionnaire de cinq ans. Dans cette oeuvre, les matériaux surabondent. Cependant, toute une série de circonstances entrave la réalisation d’un tel travail en son entier. Il est à espérer que cette entrave ne sera que momentanée. Nous souhaitons que, dans un avenir prochain, cet ouvrage nécessaire soit lancé en plein accord avec les efforts coordonnés de tous les militants de l’anarchisme en Russie et à l’étranger. Peut­-être sera-t-il créé, dans ce but une publication rédigée en commun.

En attendant, un groupe de libertaires expulsés de Russie commence la publication de quelques études concernant l’état de l’anarchisme et des anarchistes en Russie. Il est hors de doute que ce travail est indispensable. Jusqu’à maintenant, la publication de quelques faits isolés sur un tel sujet avait un caractère trop accidentel, trop disséminé et, par conséquent, passager. On n’avait pas un aperçu tant soit peu complet et net de la véritable situation.

Cependant, durant ces années de dictature, une telle étude fut non seulement esquissée, mais complètement achevée : l’anarchisme en Russie est hors la loi. Les anarchistes y sont exterminés en masse par tous les moyens et par tous les procédés, sur de simples décisions des Tchéka (1), sections spéciales, etc… En outre, le pouvoir soviétiste cache jalousement son oeuvre hideuse aux ouvriers des autres pays en les trompant impudemment. Quelques renégats de l’anarchisme, sous l’aile gouvernementale, prêtent un concours énorme dans cette duperie. Lorsque, dans les milieux révolutionnaires l’étranger, surgit la question des persécutions des anarchistes russes, le pouvoir soviétiste déclare chaque fois, par la bouche de ses représentants : « allons donc, les anarchistes jouissent chez nous de la plus entière liberté d’affirmer et de propager leur doctrine ; ils ont leurs clubs et leur presse ».

Comme témoignage d’une telle affirmation, les bolchéviks ont la triste audace de citer l’exemple de renégats qui ont depuis longtemps trahi l’anarchisme et qui sont prêts à affirmer tout ce que l’on veut – « Nous n’avons jamais persécuter les anarchistes pour leurs idées ; nous ne réprimons que les facteurs du banditisme et de criminalité qui se couvrent du pavillon de l’anarchisme ».

Le gouvernement bolchéviste veut aussi parler des anarchistes qui ont cru nécessaire de s’adapter d’une façon ou d’une autre à la situation présente pour la possibilité d’une action quelconque, ou ceux qui restent inactifs et ne touchent pas le point sensible des questions. A ces anarchistes, le pouvoir soviétiste permet tant bien que mal de créer des organisations insignifiantes et les autorise, non sans grandes difficultés, à réimprimer l’ancienne littérature anarchiste théorique et à publier quelques éditions inoffensives. (Il tolère aussi quelques « anarchistes » qui dénaturent l’anarchisme à l’avantage du pouvoir). Le gouvernement se crée ainsi une façade très commode derrière laquelle il peut, à l’occasion, cacher son jeu avec un certain succès devant des personnes mal informées, surtout à l’étranger. Mais au fond, le pouvoir des soviets, semblable à tous les gouvernements du monde entier, ne laisse une réelle liberté qu’aux idées qui coïncident avec ses propres « idées ». Il se différencie des autres seulement par la fermeté, l’implacabilité, le jésuitisme surpassé par personne avant lui pour réprimer toute la vie des idées qui ne sont pas les siennes, en invoquant l’intérêt de la révolution et en profitant des circonstances qui lui sont favorables.

Seuls, les « anarchistes » qui marchent d’accord avec lui sont désignés par le pouvoir soviétique comme « anarchistes d’idée ». Tous ceux qui pensent et agissent autrement sont qualifiés de « contre-révolutionnaires » et mis plus ou moins hors la loi.

Récemment, Tchitcherine déclarait sans rougir aux camarades italiens qu’il n’y avait pas d’anarchistes d’idée dans les prisons russes ; et l’ex-anarchiste Sandomersky lançait un appel aux mêmes camarades pour le front unique avec les bolchéviques, en leur affirmant que ceux-ci étaient des révolutionnaires sincères.

Et il faut convenir que grâce à l’absence de données précises et complètes entre les mains des libertaires étrangers, les bolcheviks réussirent jusqu’à présent à masquer dans une certaine mesure, et à « régénérer » les flagrants délits à l’aide de telle ou telle explication verbale ou écrite. Vu leur manque d’informations, les camarades étrangers se trouvent dans l’impossibilité de lutter à armes égales avec les bolchéviks ; souvent, ils se perdent, tombent en confusion et commencent à hésiter. Les hésitations et les disputes continuent jusqu’à ce jour sans aboutir à un résultat décisif quelconque et éloignent toute possibilité d’une action concrète et vaste.

Afin d’opposer une attitude claire et ferme à la campagne de mensonges et de duperies des bolchéviks, il est indispensable de passer des renseignements éparpillés et entrecoupés, parsemés dans quelques organes de la presse et en plusieurs points inexacts, à un ouvrage concentré, général et précis qui donnerait autant que possible, un aspect complet et net des persécutions de l’anarchisme qui durent depuis cinq ans, par le fait du pouvoir communiste ; à un ouvrage qui sera appelé dans tous les cas nécessaires à servir aux camarades de documentation incontestable, plus ou moins définitive, à portée de la main.

Ce que nous donnons ici répond déjà en une mesure suffisante à ce besoin. En même temps, cet exposé indiquera à tous l’accumulation de mensonges et de cynisme contenus dans les petits discours de Tchichérine et Cie. Nous publions cette documentation, tout d’abord, comme acte d’accusation contre les communistes étatistes, devant l’histoire et à la face des masses laborieuses de l’univers. Dans ce cas, nous demandons aux travailleurs d’être juges impartiaux avant que l’histoire rende un verdict définitif.

En Russie, la situation des anarchistes reclus et bannis en nombre énorme, devient de plus en plus atroce. Les camarades meurent. Le temps presse. Il faut agir et agir dans le plus bref délai.

Espérons que cet ouvrage donnera, enfin, une impulsion sérieuse à l’oeuvre d’organisation d’une lutte du prolétariat international contre les horreurs perpétuées en Russie.

Espérons qu’il concourra à l’oeuvre d’adoucissement du sort ou, peut être à la libération de nos camarades qui ont sacrifié leurs meilleures forces pour la révolution et qui, actuellement languissent et meurent dans les bagnes communistes.

Espérons, enfin, qu’il aidera à faire la première grande brèche dans le monstrueux et criminel édifice d’autorité érigé par les communistes étatistes dans cette Russie dictatoriale où s’étouffe la révolution mondiale commencée en l9l7.

Les bolchéviks appellent les anarchistes, les syndicalistes, les ouvriers et les révolutionnaires de tous les pays pour réaliser le « front unique » avec eux. C’est précisément l’inverse qu’il convient de faire : si la classe ouvrière internationale désire vaincre dans la lutte décisive entamée contre la bourgeoisie, elle doit tenir son front unique contre les bolchéviks. Faciliter au prolétariat l’assimilation de cette vérité est une des tàches de cet ouvrage.

Passons aux réserves :

Les données basées sur les faits cités dans cet ouvrage ne représentent qu’une partie infime de la réalité. Le « tragique bilan » des anarchistes victimes du pouvoir communiste est, certes, loin d’être complet ; pour le moment, nous n’avons rassemblé dans ce recueil que les faits qui se déroulèrent dans notre entourage et nous étaient personnellement connus. Mais ce n’est là qu’un raccourci des répressions du pouvoir communiste contre l’anarchisme et les anarchistes. Des régions entières, comprenant les 9/l0 de la Russie (Caucase, province du Volga, Oural, Sibérie etc… ) ne figurent pas dans notre aperçu. Même tout ce qui s’est passé au centre du pays n’a pu être complètement exposé. Citons quelques faits. A l’époque de l’accord entre le gouvernement des Soviets et Makhno (2), en automne l920, la délégation makhnoviste établit officiellement, sur la base du paragraphe politique de l’accord, le nombre d’hommes bannis en Sibérie et autres lieux par les autorités soviétistes et devant être libérés, à plus de 200 000 personnes (la plupart paysans). Nous ne savons pas combien d’anarchistes conscients figuraient parmi eux ; comme nous ignorons encore combien furent jetés dans les prisons locales ou fusillés. En été l92l, la presse soviétiste communique ce fait : dans les environs de Imérinka fut « découverte » et « liquidée » (fusillés) une organisation libertaire de 30 à 40 membres, qui avait des sections dans d’autres villes méridionales. Nous ne pûmes établir les noms des camarades faisant partie de cette organisation qui périrent ainsi ; mais nous savions que s’y trouvait notre meilleure jeunesse libertaire. A la même époque, à Odessa, furent en partie fusillés et en partie emprisonnés les membres d’un fort groupe anarchiste qui faisait sa propagande dans les institutions soviétistes, dans le Soviet d’Odessa même et aussi dans le comité du parti : cela constituait, parait-il, un crime de « haute trahison ». Nous avons cité au petit hasard quelques exemples récents. L’énumération complète des saccages, bannissements et fusillades d’anarchistes dans les immenses provinces de Russie, ces dernières années, nous aurait pris plus d’un volume. Un fait caractéristique parmi tous est que même les tolstoïens, – comme on sait, les anarchistes les plus pacifiques, – ont subi d’atroces persécutions du gouvernement des Soviets. Des centaines d’entre eux sont actuellement encore emprisonnés. Leurs communes furent maintes fois anéanties par la force armée (par exemple, dans le gouvernement de Smolensk). D’après des données précises, jusqu’à fin l92l, il y avait une liste exacte de 92 tolstoïens fusillés (principalement pour refus de servir militairement). Ces exemples pourraient être multipliés à l’infini pour démontrer que comparativement aux faits, qui se présenteront un jour à l’historien minutieux, ceux rassemblés dans cet ouvrage ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan.

A quelques autres points de vue, ce petit livre est également incomplet. Ainsi, la partie consacrée à l’aperçu général est loin d’épuiser le sujet dans toute son étendue et toute sa profondeur. Les auteurs se sont limités à une esquisse très rapide, trouvant dans ce cas inconvenant d’élargir la question au préjudice de la prompte apparition de cet ouvrage.

De plus, la liste des victimes et persécutés souffre inévitablement d’une certaine disproportion : aux uns l’on consacre beaucoup d’espace, aux autres moins, et quelques camarades ne sont que mentionnés. Bien entendu, cela ne signifie pas que ces derniers soient moins dignes d’attention que les premiers. Les auteurs ne se sont pas souciés d’apprécier l’activité de tel ou tel camarade persécuté ; ils communiquent les faits caractéristiques qu’ils connaissent le mieux. Dans quelques cas, ils ne se souvinrent que du nom, des généralités d’un camarade, sans connaître les détails de sa vie, n’ayant été en contact avec lui que pour un travail en commun de courte durée ou en prison. Malgré cela, ils jugèrent nécessaire de ne pas oublier ces camarades dans la liste des victimes suppliciées pour l’idée anarchiste.

Si cette liste est incomplète et d’une certaine disproportion, la cause en est compréhensible : la tàche d’accomplir sans retard ce travail échoua à quelques camarades exilés de Russie, privés de bien des renseignements, et ne pouvant recevoir de plus précises informations. De ce fait, cette liste ne peut comprendre que les personnes sur lesquelles on avait sous la main des données précises, et ces données étaient limitées. Dans une certaine mesure, elle est donc accidentelle, dépendant des souvenirs personnels de ses auteurs et basée sur les seules données qui n’échappèrent pas à leur mémoire. Quant à leur exactitude, les auteurs en répondent.

Certes, il est possible que malgré la scrupulosité de l’ouvrage, certaines petites erreurs et incorrections s’y glissèrent ; nous en demandons l’excuse anticipée ; par la suite, elles pourraient d’ailleurs être l’objet de rectifications. Par contre, les auteurs garantissent l’absence de grosses erreurs, car pas un événement douteux n’a été pris en considération.

Sans nous limiter à ce petit livre, nous nous proposons d’élargir cet ouvrage, surtout dans sa partie documentaire ; c’est pour ce motif que nous prions instamment tous les camarades à l’étranger et en Russie de nous communiquer toutes les informations justes et précises sur les anarchistes emprisonnés, bannis, persécutés ou tués par le gouvernement des Soviets qui ne figurent pas ou sont incomplètement mentionnés dans le présent ouvrage. (Remarquer que nous parlons exclusivement des victimes du pouvoir communiste en laissant de côté les holocaustes qu’apporta l’anarchisme russe sur l’autel de la révolution même).

Cet ouvrage fut exécuté par les camarades A. GORIELIK, A. KOMOFF et VOLINE, avec le concours du « Groupe des Anarchistes Russes en Allemagne »

APERÇU GÉNÉRAL

Juin l922

Un jour, l’historien de la Révolution s’arrêtera tout étonné et effrayé aux pages relatant les persécutions que le gouvernement communiste fit subir à l’idée libertaire, à ses disciples, propagateurs et militants ; il se détournera de ces pages en tressaillant. A première vue, il ne les croira pas. Et lorsqu’il les croira, lorsqu’il se persuadera de leur véracité bouleversante, il les qualifiera comme les pages les plus noires de l’histoire du communisme étatiste. Et il cherchera audacieusement l’explication historique et psychologique de cette épopée sanguinaire.

Mais comment parler en historien, quand aujourd’hui encore, il paraît invraisemblable à différents anarchistes de l’étranger que « le pouvoir soviétiste » puisse persécuter des militants d’idée, des révolutionnaires sincères et dévoués à l’anarchisme ? Plusieurs camarades doutent encore qu’un gouvernement communiste puisse bàillonner la parole, la presse et l’idée anarchiste elle-même. Malgré tout, certains continuent d’hésiter dans leur façon d’interpréter les faits qui s’accumulent.

Une telle incrédulité obstinée est au fond assez étrange. Est-ce que le fait de la persécution de l’idée anarchiste et de ses disciples par le pouvoir socialiste étatiste est pour nous une telle surprise ? Est-ce qu’en si peu de temps, les camarades purent déjà oublier ce qu’ils savaient depuis longtemps sur la nature de tout pouvoir, pouvoir « socialiste » en particulier ? Les faits sont-ils en contradiction avec ce que l’on suppose toujours, et ne sont-ils pas, au contraire, l’affirmation éclatante des hypothèse antérieu­res ?

Non, il n’y a rien d’inattendu ou d’étonnant dans le fait que le pouvoir socialiste persécute l’anarchisme et les anarchistes. Plusieurs camarades l’on prévu à l’avance, – longtemps avant cette révolution, – dans le cas où celle-ci se mettrait sur la voie d’organiser un pouvoir étatiste socialiste. D’autres montraient clairement l’inévitabilité des répressions, à l’instant même de l’instauration de l’état communiste. De plus, ils notifiaient que la lutte imminente des masses ouvrières et de leur avant-garde, les anarchistes, contre le nouveau patron impérieux et exploiteur, l’état, serait qualifié par les socialistes au pouvoir du nom de « banditisme », que libertaires et révolutionnaires seraient appelés « bandits » et comme tels persécutés et exterminés implacablement par le gouvernement socialiste.

Les persécutions de l’idée libertaire et de ses disciples par le pouvoir socialiste sont la conséquence inévitable provoquée par la collision de la vraie révolution qui s’épanouit (c’est-à-dire la révolution sociale et son interprétation libertaire) avec la théorie et la pratique étatistes qui triomphent temporairement. Elles proviennent automatiquement de la contradiction irréconciliable entre l’essence du pouvoir étatiste socialiste qui triomphe et celle du processus socialiste révolutionnaire véritable (avec ses tendances anarchistes).

La quintessence de la vraie révolution sociale est la reconnaissance et la réalisation d’un mouvement créateur universel et indépendant de la part des masses laborieuses affranchies. C’est l’affirmation et l’épanouissement ultérieur du processus de la création et de l’édification sans contrainte, basée sur l’égalité, l’union libre et le travail émancipé. La vraie révolution sociale est au fond le début de la véritable évolution humaine, c’est-à-dire du développement créateur et vaste des masses humaines sur la base de l’initiative librement productrice dans tous ses phénomènes et combinaisons. Cette quintessence est instinctivement sentie et défendue par le peuple révolutionnaire. Elle est plus ou moins nettement assimilée et obstinément revendiquée par les anarchistes. De cette conception de la révolution sociale dérive mécaniquement, non pas l’idée d’une direction autoritaire des masses, mais seulement d’une aide morale apportée dans la révolution ultérieure, libre et créatrice, et aussi du besoin d’une circulation libre de toutes les idées révolutionnaires. De là, également, l’idée de la nécessité d’une vérité entière et ouverte, de sa recherche libre et générale, de son éclaircissement et de son affirmation comme conditions essentielles d’une action fructueuse des masses et du triomphe définitif et stable de la révolution.

Au fond du socialisme étatiste et du pouvoir qui en dérive il y a la non reconnaissance du principe même de révolution sociale, neuf principe de rajeunissement du monde. En conséquence, les traits caractéristiques du pouvoir socialiste appartiennent en entier au passé bourgeois : la notion d’une limite, d’un « achèvement » du processus révolutionnaire, la manie d’encadrer, de pétrifier ce processus et – au lieu de réserver aux masses laborieuses toutes les possibilités d’un mouvement incessamment libre, ample, créateur, autonome – de concentrer à nouveau entre les mains de l’état et d’une poignée de privilégiés l »’évolution » future. Ainsi s’établit, à la place du principe de l’aide aux masses, la restauration du vieux procédé de la direction autoritaire des masses ; de ce fait, négation de la circulation libre des idées révolutionnaires, de la franche vérité, etc…

Il est parfaitement clair que ces deux principes sont diamétralement opposés et s’excluent réciproquement ; que l’un d’eux, essentiellement révolutionnaire, est réellement tourné vers l’avenir, tandis que l’autre, profondément réactionnaire, tient par toutes ses racines dans le passé. L’un d’eux est infailliblement appelé à vaincre, l’autre – à périr. Ou c’est la vraie révolution, avec son luxe énorme, libre et créateur, s’arrachant définitivement des racines du passé et triomphant sur les ruines de toute autorité, ou c’est le pouvoir qui l’emporte – et les racines du passé accrochent la révolution et la vraie révolution ne peut se réaliser ; alors, tout ce qui est véritablement révolutionnaire est inévitablement considéré par le pouvoir comme « illégal » et destiné à être anéanti. Il est donc hors de doute que l’acheminement véritable des masses révolutionnaires vers leur émancipation réelle et vers la création de formes vraiment neuves de la vie sociale est incompatible avec le principe même du pouvoir étatiste.

Il est, enfin, évident que si la révolution prend – pour des raisons quelconques – la forme de l’organisation d’un nouveau pouvoir et que celui-ci profite des événements qui l’on fait naître pour s’approprier le mot « révolutionnaire » qu’il se dise « socialiste », « ouvrier » ou autrement, il est inévitable que ce pouvoir aspirant à freiner et à altérer le vrai processus révolutionnaire, se heurte aussitôt aux forces de la vraie révolution cherchant à devenir créatrice, vaste et libre. Ce choc amène irrévocablement le pouvoir essentiellement réactionnaire à une lutte de plus en plus implacable (qu’il devra justifier avec toujours plus d’hypocrisie) contre les forces révolutionnaires.

Complétons, du moins brièvement, ce qui vient d’être dit par quelques traits essentiels :

l°) Tout pouvoir politique est indéniablement un facteur de privilège violant déjà le pouvoir d’égalité et par cela même frappant au coeur de la révolution sociale, impulsé en grande partie par ce principe.

2°) Comme tout pouvoir, le pouvoir « socialiste » devient inévitablement la source de privilèges nouveaux. Ayant maîtrisé la révolution et étant obligé de créer son indispensable appareil autoritaire, il fonde ainsi toute une caste nouvelle de parasites, privilégiés d’abord politiquement et par la suite économiquement. Nécessairement il attire et groupe autour de lui des éléments aspirant à exploiter et à dominer. Il répand ainsi le germe de l’inégalité et en infecte sans peine l’organisme social qui, restant passif, devient lui-même le principal facteur du retour aux principes bourgeois.

3°) Tout pouvoir cherche plus ou moins à prendre entre ses mains les directives de la vie sociale. Il prédispose les masses à la passivité, l’initiative sociale étant réduite à végéter lamentablement par l’existence même du pouvoir. Le pouvoir socialiste qui est par principe fondamentalement érigé sur la concentration entre ses mains de toute l’initiative de création sociale, de toutes les « ficelles » du processus social, est sous ce rapport un véritable assommoir. Toute l’initiative indépendante est méprisée, rejetée, écrasée avec une logique et une ténacité particulières. Les énormes forces créatrices nouvelles couvant dans les masses restent ainsi complètement cachées et inactives. Ceci se rapporte aussi bien au domaine de l’action qu’à celui de la pensée. Sous ce dernier rapport, le pouvoir socialiste se distingue par une intolérance exclusive, car il se considère comme l’unique porteur de la vérité, ne tolérant ni n’admettant aucune contradiction.

4°) Bien entendu, tout pouvoir politique est par lui-même absolument incapable d’entreprendre l’oeuvre de résolution des gigantesques problèmes créateurs du progrès social. Le pouvoir socialiste qui s’empare de la révolution et se considère appelé à réaliser les tàches révolutionnaires nouvelles de la reconstruction est, dans cette circonstance, particulièrement piteux et insignifiant. En sabotant et en tuant toute initiative qui n’est pas sienne, en cherchant à tout englober, en voulant faire tout « lui-même », il se montre tout d’abord (et c’est là l’essentiel) absolument incapable de réorganiser la vie économique du pays. L’incompétence du pouvoir entraîne comme première conséquence : la pleine débàcle économique, la ruine entière de l’industrie et de l’agriculture, une politique de violence envers les paysans provoquant une rupture entre les villes et villages, la destruction des moyens de transport, etc… Production, labeur, échanges, répartition sont complètement désorganisés et tombent à l’état chaotique.

5°) L’impuissance manifeste du pouvoir à garantir la vie économique du pays, l’infructuosité évidente de la révolution et le fardeau de la situation provoquée, en liaison avec la répression qu’elle exerce contre toute initiative sociale, créent un terrain propice , pour la recrudescence et l’offensive de la contre-révolution, incite les éléments neutres et inconscients (jusqu’alors hésitants) à se tourner contre la révolution et finalement tuent la foi en la révolution de ses propres partisans.

6°) Cet état de choses pris dans son ensemble non seulement dévie la marche de la révolution, mais compromet radicalement l’oeuvre de sa défense. Au lieu d’avoir des organisations de travail unifiées, vivantes, capables d’assurer le développement économique du pays, qui en même temps organiseraient la libre défense de la révolution par les masses elles-mêmes contre le danger de la réaction – dans ce cas comparativement insignifiant, nous avons, quelques mois après les débuts de l’infructueuse pratique étatiste, à nouveau une poignée de brasseurs et d’aventuriers politiques incapables de « justifier » et de fortifier la révolution qu’ils ont défigurée horriblement et maintenant obligés de se défendre eux et leurs partisans contre des ennemis qu’ils doivent en grande partie à leur propre faillite. Au lieu d’une défense normale de la révolution sociale qui s’affirme graduellement, nous avons encore une fois ce spectacle : le pouvoir en faillite défendant sa propre vie. Une telle déformation du processus révolutionnaire amène la défense organisée d’en haut, à l’aide des anciennes et monstrueuses méthodes politiques : création d’institutions policières, formation d’une armée régulière, disciplinée et aveugle, anéantissement des « libertés » de paroles, de presse, de réunion, etc… Application d’un système répressif, de la terreur et ainsi de suite. Dans les conditions anormales des événements, tous ces procédés acquièrent rapidement une violence et un arbitraire inouïs. La décomposition de la révolution avance à grands pas.

7°) Le « pouvoir révolutionnaire » en faillite se heurte inévitablement, non seulement aux ennemis de « droite », mais aussi aux adversaires de « gauche », ces derniers étant représentés par les éléments révolutionnaires qui entament la lutte pour la révolution sociale foulée aux pieds, – en particulier les anarchistes. Or, ayant goûté le poison de la domination, des privilèges, etc… s’étant persuadé à lui-même comme il en persuade les autres qu’il est l’unique force véritablement révolutionnaire appelée à agir au nom du « prolétariat » ; se croyant « obligé » et responsable devant la révolution ; liant faussement le sort de cette dernière au sien, et trouvant pour tout une explication et une justification, – le pouvoir ne veut ni ne peut avouer son fiasco complet et disparaître. Au contraire plus il se sent fautif et menacé, plus il redouble d’acharnement pour se défendre. Comprenant parfaitement qu’il s’agit, d’une façon ou d’une autre, de son existence, il ne discerne pas ses adversaires, il ne distingue pas ses ennemis de ceux de la révolution. De plus en plus guidé par l’instinct de conservation de moins en moins capable de reculer, avec un crescendo d’aveuglement et d’impudence, il frappe à tort et à travers, à droite comme à gauche. Il frappe sans discernement tous ceux qui ne sont pas avec lui. Tremblant pour son propre sort, il anéantit les meilleures forces de l’avenir. Il étouffe les mouvements révolutionnaires qui surgissent à nouveau, et supprime en masse les révolutionnaires, ouvriers et paysans qui cherchent à relever l’étendard de la révolution sociale… Avec de tels agissements il est obligé de cacher son jeu, de ruser, de mentir, de calomnier – tant qu’il juge nécessaire de ne pas rompre avec la révolution et de se guider sur les éléments révolutionnaires, du moins à l’étranger.

8°) Mais en foudroyant la révolution, il n’est pas possible de s’appuyer sur elle, de même qu’il est impossible de rester suspendu dans le vide soutenu par la force précaire des baïonnettes et des circonstances. Donc, étranglant la révolution, le pouvoir est obligé de s’assurer de plus en plus fermement et nettement l’aide et l’appui des éléments réactionnaires et bourgeois qui sont disposés pour, tel ou tel calcul, à aller à son service ou à pactiser avec lui. Sentant le terrain se dérober sous ses pieds, s’étant détaché des masses, ayant de fait rompu ses derniers liens avec la révolution, ayant créé toute une caste de tyrans et de parasites, mais impuissant à construire ou à réaliser quoi que ce soit, ayant rejeté et rasé les forces nouvelles, – pour se raffermir le pouvoir est obligé de s’adresser aux forces anciennes. C’est à leur concours qu’il s’adresse de plus en plus souvent et de plus en plus volontiers. C’est d’elles qu’il sollicite union, accord et alliance. C’est à elles qu’il rend ses positions, n’ayant d’autre issu pour s’assurer la vie. La révolution l’en attaque d’autant plus énergiquement. Et le pouvoir avec un acharnement redoublé combat la révolution. Mais avec une recrudescence d’effronterie et de jésuitisme, l’autorité bolchévique se défile.

Une violence sans limite et une tromperie monstrueuse, tels sont les derniers arguments, telle est l’apothéose de sa défense désespérée.

Si l’on prend en considération tout ce que nous venons de dire, les persécutions de l’anarchisme et des anarchistes par le pouvoir socialiste devient parfaitement compréhensible. Résumons : la révolution socialiste autoritaire et la révolution sociale sont deux processus diamétralement opposés. Dans le fond de l’une et de l’autre se trouvent des principes s’excluant réciproquement. Le pouvoir socialiste et la révolution sociale sont des éléments contradictoires. Impossible de les unir ou de les réconcilier.

Le triomphe de l’un de ces principes, processus et notion, signifie la mise en péril de l’autre avec toutes ses conséquences logiques.

Le choc infaillible, mortel, décisif entre le pouvoir socialiste ayant maîtrisé la révolution et les aspirations de la révolution sociale conduit mécaniquement ce pouvoir à une collision aussi irrévocable avec les anarchistes – les porte-paroles, les éclaireurs et les défenseurs les plus fermes et les plus éclatants de ces aspirations. Le triomphe du pouvoir signifie inévitablement le bouleversement de la révolution sociale et, par cela même, persécutions atroces des anarchistes. Voilà ce qui était à prévoir.

Voilà ce que confirme entièrement la révolution russe. Et voici ce qu’il serait enfin temps de croire.

Depuis ces trois dernières années, en Russie tous les libertaires tant soit peu fermes et actifs sont emprisonnés et bannis. Un nombre considérable d’entre eux furent fusillés par le pouvoir communiste, d’autres sont morts du régime pénitencier et des conditions de la vie subie en prison. Les survivants traînent pendant de longues années de réclusion une existence misérable au cours de laquelle ils se décomposent vivants, en proie au scorbut, au typhus et autres maladies qui hantent les prisons. Certains, échappés par miracle aux persécutions, doivent vivre clandestinement dans les circonstances extrêmement pénibles de la vie russe. Ne sont en liberté que les « anarchistes » ayant « accepté » le pouvoir, s’y étant adapter d’une façon quelconque, ou d’autres qui marchant de paire avec les bolchéviques, se sont « casés » dans les cadres gouvernementaux ou encore les libertaires qui se taisent et ne se manifestent en rien.

Fait monstrueux, mais flagrant : durant des années, le pouvoir communiste extermine les militants les plus ardents à lutter pour la liberté des travailleurs, – les anarchistes qui les premiers s’étaient lancés dans les premières années de l900 à la conquête de la révolution sociale en Russie, et qui luttaient toujours à l’avant-garde contre toutes les violations du droit des ouvriers et des paysans.

Ce fait devient encore plus abominable lorsque le pouvoir communiste, pour justifier la terreur contre les anarchistes, invoque les intérêts de la révolution. Rien n’est plus criminel et cynique que cette lâcheté. Les anarchistes sont exterminés en Russie exclusivement parce qu’ils y défendent les principes mêmes de la grande révolution russe, – parce qu’ils y affirment, pour les ouvriers et les paysans, la complète autonomie économique et sociale. Ils sont anéantis par un pouvoir qui n’a plus aucun esprit révolutionnaire et qui n’existe que par la soif de dominer. Les ouvriers des divers pays ne doivent pas l’ignorer et doivent enfin, élever leur clameur de protestation contre les assassinats pratiqués en Russie sur leurs amis constants et fidèles – les anarchistes. Ils doivent exiger leur mise en liberté générale et le droit de propagande libre et ouverte. Car c’est là précisément où sont assassinés l’anarchisme et la volonté libertaire, que l’idée même de la liberté est assassinée.

Donnons à grands traits un résumé du rôle joué par les anarchistes dans la révolution russe et des persécutions que leur fit subir le pouvoir communiste.

On sait qu’avant l’été l9l7, les anarchistes étaient les seuls révolutionnaires en Russie qui propageaient l’idée de la révolution sociale dans les masses. La révolution de l905, à l’exception du courant anarchiste, marchait sous les mots d’ordre de la démocratie : chute de l’autocratie, instauration d’une république démocratique, etc… Le bolchévisme n’allait pas plus loin. Mais la révolution de l905 subit une défaite en majeure partie précisément parce que tous les partis politiques qui y prirent part essayaient de l’emporter du point de vue politique de la cause, et pis encore – dans le sens politique bourgeois. A la seconde phase de son évolution, au début de l906, la révolution manifesta en elle-même les contradictions de classe : l’incompatibilité de la collaboration du travail avec le capital, et s’est arrêtée faute d’avoir la puissance de soulever les grandes masses laborieuses et de leur indiquer un but précis et unique.

L’anarchisme était à cette époque là, seule doctrine qui désignait le fond même de ces contradictions et qui avertissait les masses du péril d’une voie politique. Comparativement aux partis démocratiques, les forces libertaires étaient infiniment faibles ; néanmoins, l’idée anarchiste rassembla autour d’elle une fraction des ouvriers de la ville qui élevèrent par-ci par-là leurs protestations contre le leurre de la démocratie. L’anarchisme offrait ainsi un certain appui théorique aux contradictions de classe qui se firent vives dans la population.

De cette façon, une opposition révolutionnaire s’était dessinée sur le fond général politique de la révolution : une brèche était enfoncée dans le front démocratique. C’est effectivement ce que la sociale démocratie ne put oublier. Elle réserva à l’anarchisme une profonde rancune. C’est avec cette rancune que les leaders du bolchévisme et d’autres partis politiques entrèrent dans la révolution de l9l7.

Cette circonstance n’a peut-être pas une profonde signification, mais elle a une certaine portée pour la compréhension des rapports qui s’établirent entre l’anarchisme et le bolchévisme.

La révolution de l9l7 commença à se développer semblable à une crue il était difficile d’en voir les limites. Ayant renversé la tyrannie, le peuple fit son entrée dans l’arène de l’action historique. C’est en vain que les partis politiques s’efforcèrent d’occuper des positions stables en s’adaptant au mouvement révolutionnaire. Le peuple laborieux marchait toujours en avant contre ses ennemis en laissant consécutivement derrière lui les différents partis avec leur position. Même les bolchéviks, – le parti le mieux organisé, le plus décisif et aspirant ardemment au pouvoir, – furent obligés de changer plusieurs fois leurs mots d’ordre « constituante », « contrôle ouvrier sur la production », etc…

En l9l7, les anarchistes furent comme dans la révolution précédente, les seuls défenseurs de la révolution sociale. Ils se tenaient constamment et obstinément sur la voie de la vraie révolution sociale, malgré leur faiblesse et leur manque de préparation au point de vue organisation. En été l9l7, ils aidaient invariablement, par la parole et par l’action, les mouvements agraires des paysans qui enlevaient les terres aux seigneurs. Invariablement, ils étaient avec les ouvriers lorsque, longtemps avant le « coup d’octobre », ceux-ci s’emparaient, en différents endroits de la Russie, des entreprises industrielles et s’efforçaient d’y organiser la production sur les bases de l’autonomie ouvrière.

C’est au premier rang que les anarchistes luttaient dans le mouvement des ouvriers matelots de Cronstadt et de Pétrograd (3), du 3 au 5 juillet. Dans cette dernière ville et dans d’autres, les libertaires donnaient l’exemple de la main mise sur les imprimeries bourgeoises afin d’y faire paraître, par ordre révolutionnaire, les journaux ouvriers. Lorsqu’en été l9l7, les bolchéviks prirent envers la bourgeoisie une attitude plus révolutionnaire que les autres partis politiques, dans une certaine mesure les anarchistes les félicitèrent et considérèrent comme un devoir révolutionnaire de démasquer le mensonge des gouvernements bourgeois et socialistes qui désignaient Lénine et d’autres bolchéviks comme agents du gouvernement allemand.

C’est à l’avant-garde que les anarchistes luttèrent à Pétrograd, à Moscou et ailleurs, en octobre l9l7, pour le renversement du pouvoir de coalition. Il va de soi qu’ils marchaient non pas au nom d’un autre pouvoir, mais exclusivement au nom de la conquête par les masses laborieuses de construire elles-mêmes sur des bases vraiment neuves leur vie économique et sociale. Il est vrai que, pour toute une suite de raisons, cette idée ne fut pas réalisée ; mais les anarchistes luttèrent seuls et jusqu’au bout pour cette cause et si, à cet égard, il y a lieu de leur adresser un reproche quelconque, c’est seulement celui de ne s’y être pas pris suffisamment à temps pour se concerter entre eux afin de porter dans une mesure suffisante les éléments de libre organisation au sein des masses laborieuses.

A Pétrograd, ce furent les marins de Cronstadt, arrivés dans la capitale pour la lutte décisive d’octobre, qui jouèrent un rôle particulièrement important. Parmi eux, les anarchistes étaient en assez grand nombre ; entre autre, les membres de l’organisation libertaire de Cronstadt ; l’un de ceux-ci était un des guide actif du mouvement. A Moscou, la tâche la plus périlleuse et la plus décisive, aux jours d’octobre, incomba aux fameux « Dvintzi » régiment de Dvinsk qui fut en entier emprisonné aux jours de Kerenski pour le refus de prendre part à l’offensive impérialiste sur le front austro-allemand. Ce furent toujours les « Dvintzi » qui agissaient lorsqu’il fallait déloger les « cadets » (4) du Kremlin, du Métropole et d’autres recoins de Moscou, dans tous les endroits les plus dangereux. Quand les « cadets », subitement renforcés, reprenaient l’offensive, c’était toujours eux qui enlevaient la position. Tous se disaient anarchistes et marchaient sous les ordres des vieux libertaires Gratchoff et Fedotoff. La fédération anarchiste de Moscou avec une partie du régiment de Dvinsk, marcha la première en ordre de combat contre le gouvernement de coalition. Les ouvriers de Presnia, des ateliers de Sokolniki, ceux de Samoskvoretchié et d’autres quartiers de Mouscou marchèrent au combat ayant à l’avant­garde des groupes libertaires. Les ouvriers de Presnia perdirent un guerrier éminent : Nikitine, ouvrier anarchiste, luttant toujours aux premiers rangs et frappé à mort vers la fin des combats au centre de la ville. Des dizaines d’ouvriers anarchistes de différentes usines laissèrent leur vie dans ces luttes et reposent dans la fosse commune de la Place Rouge à Moscou. Les anarchistes ont fait leur devoir devant la révolution sociale des travailleurs.

Aux jours révolutionnaires d’octobre, la tactique des bolchéviks envers les anarchistes se réduisait à cette formule : utiliser au maximum les anarchistes comme éléments de combat et de destruction contre la bourgeoisie, en les aidant dans une mesure nécessaire en armements etc… Les premiers jours des événements, les bolchéviks se tenaient à cette formule. Mais, après la prise du pouvoir, les bolchéviks changent de méthode. Délibérément ils cherchent à s’emparer de la révolution, à se l’approprier. Au lieu de réserver aux masses la liberté de construire et de défendre indépendamment leur vie nouvelle, en limitant seulement leur rôle à une aide nécessaire, les bolchéviks veulent devenir directeurs, maîtres et souverains des travailleurs. Ils commencent à chàtrer la révolution et entreprennent une série de mesures systématiques pour affaiblir leurs camarades de combat de la veille – les anarchistes – qui, comprenant autrement qu’eux les perspectives de la révolution, se trouvaient maintenant au travers de leur chemin.

Aux premiers jours de l’installation à Moscou du comité révolutionnaire qui s’était déclaré pouvoir principal, l’état major des « Dvintzi » se trouvant dans les locaux du soviet de Moscou est déjà l’objet des soupçons du comité. De tous côtés, un filet d’espionnage l’entoure et un blocus en règle entrave ses mouvements. Mais, en attendant, les bolchéviks ne se décident pas à y toucher, car ils voient en lui la force militaire des soldats révolutionnaires. Gratchoff voyait bien les bolchéviks, sous ses yeux, se partager le pouvoir et mener la révolution à sa ruine ; il se trouvait dans une angoisse pénible, ne sachant pas comment saisir la main criminelle du nouveau pouvoir qui lançait un lasso autour de la révolution. A défaut de mieux, il se hàtait d’armer le peuple. A chaque usine, il remettait de trois à quatre mitrailleuses, fusils, cartouches. Malheureusement, ce guide révolutionnaire d’un grand avenir périt subitement : appelé par les bolchéviks pour affaires militaires à Nijni-Novgorod, il y fut tué d’un coup de feu dans des circonstances très mystérieuses, soit disant involontairement par un soldat ne sachant pas manier le fusil. Il y a des indices qui nous permettent de supposer qu’il fut tué par la main d’un mercenaire à la solde du pouvoir soviétiste. Par la suite, les régimes révolutionnaires de Pétrograd et de Moscou furent désarmés de force. Fait significatif : à Moscou, le premier régiment ainsi désarmé par les bolchéviks fut celui de Dvinsk.

Après la révolution d’octobre, les anarchistes, malgré les oppositions d’idées et de méthodes qui les séparent du nouveau pouvoir « communiste », continuent à servir la cause de la révolution sociale avec le même dévouement et la même persévérance. Lorsque, née du monde bourgeois, l’assemblée constituante devint une menace pour la révolution, les anarchistes n’hésitèrent pas à se charger de sa « dissolution ». Elle fut dispersée par l’anarchiste Anatole Gelezniakoff avec l’aide de son détachement. Les bolchéviks ne firent que ratifier le fait accompli. Notons que les anarchistes furent les seuls à détruire fondamentalement le principe même de la Constituante.

Les libertaires luttèrent avec énergie et abnégation sur tous les fronts contre les offensives de la contre-révolution.

Dans la défense de Pétrograd contre le général Korniloff (août l9l7), dans la lutte contre le général Kaledine au sud de la Russie (l9l8), etc… , les anarchistes jouèrent un rôle considérable.

De nombreux détachements de partisans, grands et petits, formés par des anarchistes ou conduits par eux (détachements de Mokrooussoff, de Tcherniak et autres) et comptant dans leurs rangs un grand nombre de libertaires, luttèrent au sud sans trêve, contre les armées réactionnaires, de l9l8 à l920. Beaucoup d’anarchistes isolés se trouvaient sur les divers fronts comme simples soldats parmi les masses d’ouvriers et de paysans insurgés. L’anarchisme perdit beaucoup de ses forces dans cette lutte atroce.

En l9l9, la contre-révolution de Dénikine, au sud, fit de grosses trouées dans les rangs libertaires, car ce furent surtout les anarchistes qui contribuèrent à l’anéantissement de cette réaction. En réalité elle ne fut pas détruite par l’armée rouge au nord, mais au sud, par la masse paysanne insurgée, dont la principale force était l’armée des partisans makhnovistes. Or, les organisations libertaires étaient les seules à combattre dans les rangs makhnovistes contre Dénikine et, plus tard, contre Wrangel en Ukraine.

Les anarchistes prirent une part égale dans les luttes contre Koltchak en Oural, en Sibérie et sur d’autres fronts. Ils y perdirent des milliers de militants. (C’est un fait connu que dans la lutte contre la réaction, les forces partisanes firent beaucoup plus de besogne que l’armée régulière rouge).

Dans cette oeuvre, les anarchistes défendaient partout le principe fondamental de la révolution sociale : indépendance et liberté des travailleurs. Mais la participation des anarchistes à la révolution ne se limite, certes, pas à une activité révolutionnaire en général.

Naturellement, ils devaient aussi s’efforcer de propager dans les masses laborieuses leurs idées de construction non-autoritaire et d’égalité réelle comme condition fondamentale et juste pour l’inauguration du nouvel édifice. Dans ce but, ils créaient leurs organisations libertaires, ils développaient en détails leurs principes, les mettaient en pratique, répandaient leur doctrine et leur littérature. Citons quelques organisations anarchistes d’entre les plus actives, ou les plus intéressantes pour leurs aspirations durant la période révolutionnaire :

l°) L’Union de Propagande Anarcho-syndicaliste « Goloss Trouda », ayant pour but la divulgation la plus large possible des idées anarcho­syndicalistes dans les masses laborieuses. Déployait d’abord son activité à Pétrograd ( de l’été l9l7 au printemps l9l8) et dans la suite à Moscou (à partir de l9l8). Publiait le journal Goloss Trouda (la Voix du Labeur). Avait organisé une grande maison d’édition. Dans la première période, à Pétrograd, fut adversaire résolu de l’idée du pouvoir communiste. Par la suite, l’Union modifia en partie son point de vue ce qui provoqua une scission. Une partie de ses membres s’en détachèrent et fondèrent avec d’autres libertaires le journal Volny Goloss Trouda (La Voix Libre du Labeur), qui n’exista pas longtemps ayant été suspendu par le pouvoir communiste. Plus tard, une branche de cette dernière organisation devint le « Bureau exécutif Provisoire de la Confédération Russe Anarcho-Syndicaliste » qui, à partir de la même année l9l8 s’efforça de fonder cette confédération. La situation politique avec toutes ses conséquences empêcha également la réalisation de cette tentative. Idéologiquement, le « Bureau » se caractérise par une attitude àpre contre le pouvoir communiste, mais en même temps par une forte déviation vers une organisation politique étatiste (reconnaissance d’une période politique « transitoire », etc… ). N’a survécu de ces organisations que la maison d’édition à Pétrograd et à Moscou qui en évitant les questions d’actualité politique, trouve (non sans obstacles) la possibilité de publier une littérature libertaire purement théorique.

2°) Fédération des Groupes Anarchistes de Moscou – très grande organisation qui, de l9l7 à l9l8, faisait activement sa propagande à Moscou même et en province. Unifiait plusieurs groupes libertaires. Avait un grand journal quotidien (l’Anarchie) et une maison d’édition. Défendait les thèses fondamentales du communisme libertaire contre le communisme autoritaire. En avril l9l8, fut mise à sac par les bolchéviks. Des débris de cette fédération naquit plus tard l »’Union des Anarcho­Syndicalistes Communistes » qui fit paraître pendant une brève période, le journal Labeur et Liberté ; puis, l »’Union des Anarchistes de Moscou » ; et enfin la « Section des Anarchistes Universalistes ». Cette dernière, formée à la fin l920, menait un travail d’agitation et de propagande parmi les ouvriers. Avait des liens assez importants avec la province. Publiait son journal (l’Universel). S’en tenait à une attitude très prudente et modérée, ce qui ne l’a pas préservée du saccage (en hiver l92l).

3°) La Confédération des Organisations Anarchistes de l’Ukraine « Nabat ». – Organisation importante créée fin l9l8, qui unifiait presque tous les groupes anarchistes de l’Ukraine, ainsi que plusieurs autres de la grande Russie. Se caractérisait par une activité pratique. Formula nettement son opposition par rapport au pouvoir communiste. Se tenait résolument sur la plateforme d’une révolution sociale. Niait la « période transitoire » et revendiquait la nécessité d’une lutte directe pour les formes non-autoritaires de la construction sociale en s’efforçant d’en ébaucher les traits positifs. S’est aussitôt attirée les répressions du parti communiste, mais, dans les conditions ukrainiennes, put quelques temps résister à ses attaques. Joua un rôle important par son agitation et par sa propagande extrêmement énergique, et contribua pour beaucoup à la diffusion des idées libertaires en Ukraine. Publiait dans différentes villes, plusieurs brochures et journaux. Nabat (l’Alarme) entre autres. S’efforçait de créer un mouvement libertaire unifié et de rassembler, au point de vue organisation, toutes les forces actives de l’anarchisme en Russie, sans différence de tendances. Tenta de fonder la « Confédération Anarchiste Panrusse », mais la situation politique empêcha la réalisation de ce projet. Développant son activité surtout dans le midi houleux, la Confédération entra en relations étroites avec le mouvement partisan révolutionnaire des paysans et ouvriers de la contrée et avec le noyau de ce mouvement : la « Makhnovtchena », prit une part active dans la lutte contre toutes les forces de la réaction (hetman Skoropadsky, Petlioura, Dénikine, Griqorieff et autres). A perdu dans les combats un grand nombre de ses meilleurs militants. – Sa dernière et très violente mise à sac par le pouvoir communiste remonte à fin l920.

4°) Fédération Panrusse de la Jeunesse Anarchiste. – Fondée en l9l8 avec le secrétariat principal à Moscou. – Menait une intense propagande de l’anarchisme parmi les jeunes. – Avait son journal hebdomadaire (Vie et Création) et cherchait à unifier toute la jeunesse libertaire de Russie. Détruite par le pouvoir bolchéviste à la fin de l9l9, cette organisation se trouvait en étroite liaison avec celle de la Jeunesse Anarchiste de l’Ukraine « Nabat », qui avait accompli un énorme travail technique dans la Confédération du Nabat publiant son journal et sa littérature, participant activement à la lutte contre la réaction en Ukraine, lutte au cours de laquelle elle perdit plusieurs des siens.

5°) Le Groupe « Potchine » (« initiative »), créé en l9l8 à Moscou. – Représente le courant anarcho-coopératif dans l’anarchisme. – Plublie (non sans beaucoup de difficultés) l’unique organe anarcho-coopératif de Russie : Potchine, d’une grande importance pour les coopérateurs et qui est souvent opprimé par le pouvoir soviétiste. 6°) Fédération Anarchiste Communiste Panrusse. Fondée en l9l8 avec le secrétariat principal à Moscou. Est en relation avec plusieurs groupements anarchistes de Russie. Le secrétariat de cette organisation a des rapports très cordiaux avec le pouvoir soviétiste et jouit ainsi de sa protection (ce qui lui donne une certaine possibilité d’exister ouvertement). Mais la plupart des groupes de province, quoique liès avec le secrétariat travaillent comme ils l’entendent et sont souvent réprimés par le pouvoir communiste.

C’est un peu à part que se place le Mouvement Partisan Révolutionnaire des Ouvriers et Paysans Ukrainiens, connu sous le nom de « Makhnovtchena ». Ce n’était pas une organisation anarchiste proprement dite. C’était plus vaste que cela : le mouvement social des masses laborieuses d’Ukraine se tenant résolument à la garde de la Révolution Sociale et marchant sous le drapeau libertaire. La Makhnovtchena défendait avec acharnement le principe d’autonomie économique et sociale des paysans et ouvriers. Elle joua un énorme rôle historique dans les destinées de l’Ukraine révolutionnaire. Sa lutte consécutive, infatigable et héroïque contre « l’Hetmantchena », la « Petliourofftchena », la « Denikintchena », la « Grigoriefftchena », et, enfin, la « Wranqellefftchena » fut toute une épopée. Son importance dans l’oeuvre d’inoculation aux masses laborieuses ukrainiennes de l’idéologie libertaire est considérable. Anarchiste dans son fond et combatif par la force des circonstances, ce mouvement mena une bataille titanique contre les forces réactionnaires qui se succédaient les unes aux autres, et fut obligé de soutenir en même temps une lutte militaire durable et incroyablement pénible contre le parti et le pouvoir communiste qui agissaient traîtreusement à son égard. Cette lutte à elle seule est une épopée à part. Il est impossible, dans l’espace de ces quelques lignes, de donner une idée plus ou moins complète de ce mouvement gigantesque et si compliqué.

A titre d’exemple, nous avons énuméré ici certaines organisations et mouvements libertaires de la Russie centrale plus ou moins déterminés et importants. Mais il ne faut pas oublier qu’il existait dans tout le pays, de l9l7 à l9l8, une multitude d’organisations, de groupes et de mouvements anarchistes, les uns indépendants, les autres en relations avec l’une des organisations ci-dessus mentionnées. Malgré quelques divergences de principe ou de tactique, toutes ces organisations étaient d’accord sur le fond des choses et remplissaient en général, chacune dans la mesure de ses forces et des possibilités, leur devoir devant la révolution et devant l’anarchisme, en semant dans les masses laborieuses le germe d’une organisation sans autorité ni maître.

Les persécutions des anarchistes par le pouvoir soviétiste ont commencé d’une façon définitive au printemps l9l8. Après les éclaircissements que nous avons donnés, les causes fondamentales et générales en sont suffisamment connues. Faisons brièvement leur historique. Les rapides succès toujours croissants du mouvement anarchiste effrayaient et irritaient, déjà depuis longtemps, le pouvoir communiste qui venait de s’installer. Tant qu’il ne se sentait pas maître absolu de la situation, ne s’étant pas encore complètement emparé de la révolution et des masses, il n’osait entreprendre l’attaque. Ce ne fut qu’après la conclusion de la paix de Brest qu’il se sentit assez ferme, et vit la possibilité d’agir avec de sérieuses chances de succès.

Au moment des pourparlers de Brest-Litovsk, en invoquant le danger de mort pour la révolution, en proclamant la nécessité de « respirer » pour la création d’une armée régulière, etc… etc…, le pouvoir communiste réussit à terroriser les masses, à s’emparer de leur volonté, à la soumettre à la sienne propre et à imposer son autorité malgré le désir des masses laborieuses clairement exprimé : ne pas signer la paix avec l’impérialisme allemand, et, devant les chances de succès final de la révolution, continuer la résistance révolutionnaire. Ainsi fut imposée la paix de Brest-Litovsk au peuple travailleur par le pouvoir communiste qui, après une longue et obstinée résistance des ouvriers et paysans, réussit pour la première fois, à amener les vastes masses laborieuses à la soumission au pouvoir et à une passivité forcée. Ce fut le premier pas franchi – le plus difficile. Prenant en mains toute l’initiative de l’action après avoir impunément enjambé la volonté des masses, le nouveau pouvoir lançait un lasso autour de la révolution. Par la suite, il lui fut aisé de continuer à suivre cette voie en terrorisant et en soumettant de plus en plus les masses à son autorité. Il n’y avait plus qu’à continuer de serrer le lasso pour bientôt réduire toute la révolution aux limites de sa dictature.

Les anarchistes protestèrent avec vigueur, aussi bien contre la paix de Brest que contre cette réduction des perspectives révolutionnaires qui devaient finalement dénaturer le mouvement d’émancipation. Et voilà comment, après s’être assuré la passivité des masses et le concours d’une certaine force militaire organisée, le pouvoir décida de porter aux anarchistes le coup décisif. Inspirée par les dirigeants, la presse communiste entama contre les anarchistes une campagne de calomnies et d’accusations mensongères, de jour en jour plus violente. Dans les usines, dans l’armée, etc… , par des meetings, des conférences, on préparait activement le terrain. En même temps, on tâtait l’esprit des masses ; on prévoyait que le pouvoir pourrait compter sur ses troupes, et que les masses resteraient plus ou moins passives. Finalement dans la nuit du l2 avril, sous un prétexte faux et absurde, les organisations anarchistes de Moscou furent saccagées par la force militaire : principalement, la « Fédération des Groupes Anarchistes de Moscou ». Ce saccage fut le signal de la destruction de toutes les organisations libertaires de Russie. Trotzky qui, pendant deux semaines, préparait le coup et menait en personne dans les régiments l’agitation la plus déchaînée contre les « anarcho-bandits », put avoir la satisfaction de faire sa fameuse déclaration : « Enfin le pouvoir soviétiste balaie l’anarchisme de Russie avec un balai de fer ».

Cependant, l’idée même de l’anarchisme ne fut pas encore déclarée hors la loi par le pouvoir : la liberté de parole, de presse et de profession de l’idée n’étaient pas encore étouffées. Par ci, par là, certain travail libertaire restait encore possible.

En l9l9-l920, les protestations et les mouvements des ouvriers et paysans (déjà commencés en l9l8) s’accrurent contre les procédés terroristes du pouvoir communiste à leur égard. Le pouvoir, de plus en plus cynique dans son despotisme, répondait par des représailles toujours plus acharnées, ne reculant plus devant rien. Naturellement, les anarchistes étaient corps et âme avec les ouvriers trompés, opprimés, en lutte. Avec les ouvriers ils exigeaient le droit aux travailleurs et aux organisations industrielles (professionnelles) de guider la production sans intermédiaires. Avec les paysans ils revendiquaient l’autonomie, le droit de relations directes et libres avec les ouvriers. Avec les uns et les autres, ils exigeaient la restitution aux travailleurs de tout ce que ces derniers s’étaient acquis par la révolution, et que leur avait « escroqué » le pouvoir communiste . entre autre, la restauration du régime soviétiste libre, le rétablissement des libertés civiles pour les courants révolutionnaires, etc… Bref, ils exigeaient la remise des conquêtes d’Octobre au peuple lui-même, c’est-à-dire dans les mains des organisations ouvrières ou paysannes. Bien entendu, ils démasquaient aussi la politique criminelle du pouvoir. Voilà le fond de l’activité révolutionnaire des anarchistes, et c’est l’unique cause qui servit de prétexte pour déclarer une guerre à mort à l’anarchisme, et pour le mettre hors la loi.

Après le premier grand saccage dirigé contre les anarchistes, au printemps l9l8, les persécutions se succédèrent en une chaîne ininterrompue durant les années suivantes sur toute l’étendue de la Russie, prenant un caractère de plus en plus effréné et impudent. Ainsi, à la fin de cette même année l9l8, plusieurs organisations libertaires de province furent de nouveau ravagées de fond en comble. Aux organisations qui réussissaient à échapper à cette rafale de destruction, le pouvoir ne donnait presque aucune possibilité d’agir. En même temps que continuaient les répressions en grande Russie commencèrent en l9l9 celles des anarchistes de l’Ukraine. Une ville après l’autre leurs groupes étaient systématiquement liquidés, les militants arrêtés, journaux suspendus, conférences interdites.

En été de la même année, après l’ordonnance fameuse n° l824 de Trotzky qui déclarait hors la loi le mouvement makhnoviste, en même temps que les partisans on saisissait les anarchistes et on les fusillait. Etc… , etc… .

Avec cela il faut noter que dans la plupart des cas, la dispersion des organisations anarchistes était accompagnée d’actes de la violence la plus sauvage, d’un arbitraire et d’un vandalisme insensés de la part des tchékistes et des soldats rouges trompés, énervés et surexcités. On brutalisait les camarades, on brûlait les livres, on démolissait les locaux, etc…

A part ces répressions ininterrompues et quotidiennes, le pouvoir communiste, de temps en temps, organisait sur une grande échelle des pogroms généraux contre les anarchistes, semblables à ceux de printemps l9l8.

Ainsi eut lieu en Ukraine, en été l920, une mise à sac générale des organisations anarchistes de « Nabat ». Fin novembre l920, le pouvoir communiste forcé quelques temps auparavant, par suite du contrat avec Makhno d’interrompre les persécutions, fait arrêter à Kharkow tous les anarchistes arrivés au congrès légal et en même temps traque les libertaires dans toute l’Ukraine, leur livre une véritable chasse en organisant des battues, des embuscades, saisissant des enfants de l4 à l6 ans, prenant en otage des parents, des femmes, des gosses. Pour justifier sa conduite, le pouvoir argue sa rupture avec Makhno et invente un « fantastique grand complot anarchiste contre le pouvoir soviétiste » [1].

Au jour du mouvement de Cronstadt (mars l92l) le pouvoir communiste effectue de nouvelles arrestations d’anarchistes, d’anarcho-syndicalistes, et organise en masse encore une chasse à l’homme dans toute la Russie. Tout mouvement dans les masses, que ce soit une grève ouvrière, des protestations de paysans ou un mécontentement qui se manifeste parmi les matelots ou les soldats, tout se répercute invariablement sur le sort des anarchistes. Ces derniers temps, on jette souvent en prison des personnes qui n’ont d’autres liaisons avec les anarchistes que des idées, une parenté ou quelques vagues relations. Admettre le point de vue libertaire suffit pour vous mener à la prison.

En l9l9 et l92l, les organisations de la jeunesse anarchiste sont mises à sac. A noter que le saccage de l92l fut uniquement provoqué par le désir de détruire dans la jeunesse l’aspiration à la connaissance des idées anarchistes.

En hiver l92l sont ravagées les organisations des anarchistes « universalistes » à Moscou. Au printemps l922 – renouvellement des arrestations en masse des anarchistes en Russie.

Et notre liste de pogroms est loin d’être complète . Il ne serait pas exagérer de dire que dans ces dernières années, c’est toute la Russie révolutionnaire que le pouvoir bolchéviste emprisonne et massacre.

Il va de soi que dans des conditions pareilles, il ne fallait pas même penser à un travail libertaire quelconque ; toute la possibilité en fut déjà soustraite aux anarchistes en l9l9. A partir de cette époque leurs réunions, conférences et congrès ne pouvaient avoir lieu. Leur presse est définitivement étouffée. Leurs apparitions en public sont absolument prohibées.

En réalité l’anarchisme, l’idée anarchiste et la parole anarchiste sont à partir de l9l9 déclarés hors la loi en Russie.

Notons qu’une telle horreur à la face d’une révolution encore en vie ne put passer sans provoquer de la part d’hommes forts des protestations individuelles et des actes de violence. Fin l9l9, Casimir KOVALEWITCH, ouvrier des ateliers de chemin de fer à Moscou, anarchiste très populaire dans son quartier, jette, avec le concours de quelques-uns de ses camarades, une bombe dans une réunion de communistes en vue, dans le Léontiewsky Pêréoulok à Moscou [2].

Cet acte fut un geste de protestation individuelle en faveur de la liberté que le pouvoir bolchévik foulait aux pieds impitoyablement. Il n’était pas l’oeuvre des groupements anarchistes ; seul son auteur en prenait la responsabilité, mais il fut compris de tous dans les conditions effroyables de l’actualité « communiste ». Cet acte n’a pourtant pas ramené à la raison le parti dirigeant. Bien au contraire : c’est avec une recrudescence d’acharnement qu’il persécuta, détruisit, anéantit, traqua les anarchistes et tous les révolutionnaires en général en ayant recours à de monstrueux moyens de duperie et d’inquisition.

Si en ce moment il existe en Russie une oeuvre libertaire illégale, si cette oeuvre peut conduire à des actes de terreur anti gouvernementale, il ne faut pas manquer d’apprécier ces actes à leur juste valeur : ils ont toujours eu lieu et se produisent inévitablement partout où règnent un arbitraire et une terreur épouvantable venus d’en haut, partout où toute pensée est tuée, toute parole étouffée, partout où tout autre moyen de lutte est rendu impossible.

Les horreurs déchaînées en Russie sautent enfin aux yeux de tout nouveau venu dans ce pays. Elles se révèlent même, chaque jour un peu plus, hors de ses frontières. Et c’est pourquoi le pouvoir des soviets commence à recourir à toutes sortes de procédés pour créer un semblant de justification à ses crimes. En cet art, il ne recule pas devant les moyens les plus lâches : entre autre, celui qui consiste à monter de fausses « affaires ».

L’une de celles « affaires » est celle de Léon NOIR (Tchorny) et de Fanny BARON.

En été l92l, un groupe de délégués anarchistes étrangers arrivés au congrès international des syndicats rouges fit une interpellation au gouvernement soviétiste sur les anarchistes qui enfermés dans la prison de Taganka, faisaient la grève de la faim et ils exigeaient leur libération. L’interpellation concernait également tous les anarchistes emprisonnés. Comme les délégués insistaient pour leur libération, il leur fut répondu par Trozky et par d’autres représentants du pouvoir soviétiste : « ce sont des bandits ». Et malgré que le gouvernement fut obligé de faire certaines concessions et de lâcher de ses griffes les anarchistes grévistes en les expulsant à l’étranger, – pour justifier devant les ouvriers étrangers ces procédés terroristes envers les libertaires russes, un peu plus tard, il monta contre les anarchistes une fausse « affaire ». Pour des forfaits soi-disant criminels et une présumée tentative de fabrication de faux billets soviétistes, il fit fusiller des anarchistes les plus sincères et honnêtes : Fanny BARON, Léon NOIR et d’autres. Il est non seulement prouvé que les camarades fusillés n’avaient aucun rapport avec les délits criminels pour lesquels ils furent exécutés, mais aussi que l’idée même de fabriquer des billets provenait de la Tché-Ka de Moscou. Deux de ces agents – Steiner (Kaménny) et un chauffeur tchékiste – s’étaient introduits dans des milieux criminels. Dans un but de provocation ils entrèrent par la suite en relation avec certains anarchistes et se mirent à édifier une affaire de faux billets et d’expropriation. Tout cela se passait sous la direction de la Tché-Ka de Moscou et avec sa complicité. Plus tard, pour cette lâcheté qu’elle avait elle-même organisée, la Tché­Ka exigea la vie de libertaires des plus sincères en souillant leur mémoire. Les faits accumulés dans cet aperçu parlent d’eux mêmes. Nous espérons que la liste des anarchistes victimes du pouvoir communiste en Russie sera la plus positive conclusion de cet ouvrage.

(NDLR : suit une liste de l8l anarchistes tués ainsi que des résumés des circonstances et de leurs actions.)


[1] Ayant besoin du concours de l’armée partisane révolutionnaire makhnoviste pour combattre Wrangel, le pouvoir soviétiste fit, au début d’octobre l920, un contrat avec Makhno. D’après un des paragraphes de l’accord, les anarchistes devaient être remis en liberté et obtenir le droit de militer ouvertement. Après la victoire sur Wrangel, le pouvoir soviétiste attaqua traîtreusement Makhno et démolit à nouveau le mouvement anarchiste en Ukraine. Circonstances typiques : aussitôt que la défaite de Wrangel fut inévitable, quelques jours avant, la station centrale radiotélégraphique de Moscou télégraphia à toutes les stations de province l’ordre gouvernemental d’interrompre tous les appareils excepte les deux centraux à Kharkow et en Crimée pour recevoir un télégramme secret urgent. L’ordre d’interruption ne fut pas exécuté par un sympathisant libertaire au service d’une des stations radiographiques de province. Il intercepta le télégramme suivant : « établir l’effectif de tous les anarchistes en Ukraine, particulièrement dans la région makhnoviste. Lénine ». Quelques jours plus tard, presque à la veille de l’acte de répression fut communiqué dans les mêmes conditions le télégramme suivant : « Exercer surveillance active sur tous les anarchistes et préparer documents autant que possible de caractère criminel d’après lesquels on pourrait mettre en accusation. Tenir documents et ordre secrets. Envoyer partout instructions nécessaires ». Quelques heures plus tard suivit le troisième et dernier laconique télégramme « Arrêter tous les anarchistes et les incriminer ».

Tous ces télégrammes furent adressés au président du conseil des commissaires du peuple en Ukraine Rakowsky, et au nom d’autres représentants, civils et militaires des pouvoirs en Ukraine.

Après le troisième télégramme, un des camarades au courant des faits partit en hâte pour Kharkow, afin de prévenir les anarchistes dé cette ville du saccage en préparation. Il arriva trop tard : le saccage fut accompli. Tel était le « complot » des anarchistes ukrainiens contre le pouvoir soviétiste.

[2] On peut trouver des détails de cet acte ainsi que la caractéristique de ces auteurs dans le fameux « Livre rouge de la Ve-Tché-Ka ». Ce fut le pouvoir soviétiste lui-même qui retira ce livre de la circulation, entré autres raisons parce que, selon les propres paroles de Lénine : « Il y est dit trop de bonnes vérités sur les anarchistes… « 

2 réflexions au sujet de « Répression de l’anarchisme dans la Russie des soviets »

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